5 questions à Sandrine Marques, auteure du livre “Les Mains au cinéma”

Les mains sont langage et développent des “caractères”.

Ancienne journaliste au Monde, cinéphile aguerrie, sélectionneuse au comité longs-métrages de La Semaine de la Critique, Sandrine Marques – qui écrit aujourd’hui pour La Septième Obsession et occasionnellement pour FrenchMania – répond à 5 questions autour de la sortie de son livre Les Mains au cinéma (Ed. Aedon), en librairie depuis le 12 juillet 2017. Une mine sur les mimines, lecture entre les lignes avec l’auteure.

Tu écris cette jolie phrase à propos des mains dans le préambule : “Faites de la même substance que le cinéma, elles l’obsèdent“. C’est ce qui a motivé ton désir d’écrire ce livre ? L’obsession pour la carnation et l’incarnation ?

Les mains obsèdent le cinéma car comme les films, elles laissent leur empreinte. Dans le préambule, je reviens sur l’origine du motif et montre que les mains sont peut-être parmi les premières images de l’humanité. Je prends l’exemple des mains positives et négatives que les hommes préhistoriques ont représenté au flanc des grottes. Ce constat dépasse le simple attrait fétichiste. Les mains ont toujours été au centre des représentations. Après, il fallait se demander pourquoi des artistes comme Rodin ou des cinéastes comme Bresson n’ont eu de cesse de les isoler et de les sublimer. Et à partir de là, s’est ouvert à moi un champ symbolique inépuisable ! Le cinéphile est un collectionneur et en bonne monomaniaque, je me suis mise à les recenser, tout en me disant qu’il faudrait un jour leur consacrer une étude, tant elles font lien et sens.

Toutes les mains ont du caractère, c’est la conclusion qu’on tire à la lecture de ton ouvrage. Et toutes sont l’expression d’un symbole, d’une histoire. Elles ont leur propre langage, comme les images…

Absolument. Les mains sont langage et développent des “caractères”. Elles révèlent ce qui est implicite et dans un subtil tremblement peut se loger une crise, comme celle de l’acteur Cary Grant dont je parle dans le livre. Ce qui est beau avec les mains, c’est quand elles échappent au contrôle et s’autonomisent. Elles ont souvent une longueur d’avance sur les personnages. Elles peuvent se transformer en greffons maléfiques comme dans Les mains d’Orlac ou au contraire prodiguer la caresse enchanteresse et sexualiser une séquence. Elles accompagnent aussi les tumultes de l’histoire. Une révolution est un poing levé, ce qu’on peut voir chez Marker ou Godard. Elles sont encore liées à l’oeil. Un film naît de la relation de l’oeil à la main d’un cinéaste. C’est pourquoi, elles développent leur propre réseau symbolique et sont aussi éloquentes !

On traverse l’histoire du cinéma mondial muet et parlant avec cet essai, comment as-tu œuvré pour la sélection des films ? T’es-tu limitée ? Les unités thématiques que tu abordes ont, j’imagine, guidé tes choix ?

Disons que les choix se sont affirmés au hasard des rencontres avec les films. Il y a bien sûr eu des évidences comme Bresson et Lang qui ont développé un vrai réseau manuel dans leurs films. Mais j’ai conçu mon corpus précisément autour des gros plans et des inserts sur les mains. Il fallait qu’elles sortent de la composition d’ensemble et qu’elles accompagnent le récit quand elles ne le devançaient pas. Comme chez Scorsese, par exemple qui fétichise les mains de ses personnages saints et martyrs. Après, on est forcément limité par un format éditorial et depuis que le livre est sorti, je suis frustrée. Je pense à toutes ses mains dont je n’ai pas parlé et cette obsession ne me laisse pas de répit ! Il faudrait un volume deux et même trois ! Le champ est tellement vaste et riche qu’il est impossible de le circonscrire.

J’ai conçu mon corpus précisément autour des gros plans et des inserts sur les mains.

La représentation des mains au cinéma aujourd’hui est-elle, selon toi, toujours autant chargée de sens – le fétichisme ne s’est-il pas déporté ailleurs ?

Oui. Les mains traversent le cinéma contemporain avec toujours autant de sens. Au dernier festival de Cannes, j’ai fait des bonds dans mon fauteuil, en voyant les films de Yorgos Lanthimos et de Todd Haynes, parce que les mains y occupent une place de choix. Dans le premier (Mise à mort du cerf sacré), Kidman s’extasie sur les belles mains (de tueur) de son mari, interprété par Colin Farrell, avant de les poser sur ses joues. On est complètement chez Robert Wiene, à ce moment-là. L’écho est fulgurant avec Les mains d’Orlac. Dans Wonderstruck (Le Musée des merveilles) de Todd Haynes, une chorégraphie manuelle referme le film. Le générique défile sur un jeu de mains enfantin, ludique et émouvant. Ces deux films ne sont pas encore sortis mais ils attestent bien de la vivacité et de la pertinence du motif dans le cinéma actuel. Quant à savoir si le fétichisme s’est déplacé ailleurs, la question est intéressante. Il existe aujourd’hui, à mon sens, d’autres formes de fétichismes, davantage liés à la réalisation des films (plans drones, nuques, réhabilitation du zoom). Comme tout effet de mode, ils sont éphémères mais les mains, elles, restent éternelles..

Le choix des mains de Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur en couverture du livre était une évidence pour toi ? Ces mains-là t’ont particulièrement marquée en tant que cinéphile ?

Ces mains-là ont marqué des générations de spectateurs. Je me souviens de la première fois où enfant et terrifiée, j’avais vu le film de Laughton et découvert ces mains duelles et criminelles. La main gauche, “sinistre”, celle du Mal et la droite, associée au Bien. Les mains de Mitchum ont imprégné l’imaginaire collectif et le choix de couverture s’est imposé assez naturellement. Il y avait eu un autre essai de couverture avec un visuel, extrait de Une femme mariée de Godard, grand obsessionnel des mains lui aussi. Mais à la sensualité godardienne, s’est imposé le choc immédiat que provoque le visuel de La Nuit du chasseur. Ça rejoint aussi l’idée du livre qui navigue entre classiques du cinéma et films grand public. On peut entrer dedans par chapitres, librement, et passer d’un Chant d’amour de Genet à Spider-Man de Sam Raimi. En somme, décloisonner les frontières arbitraires qui existent entre classiques du cinéma et films pop.

Propos recueillis par Ava Cahen.