Ala Eddine Slim (The Last of Us) : “Généralement je trouve qu’on parle vraiment trop dans les films !”

Un jeune homme fuit son pays d’Afrique subsaharienne comme tant d’autres. Un parcours initiatique du chaos à la renaissance. Le dernier d’entre nous, c’est peut-être N., ce jeune Africain qui émigre, quitte sa terre et ses racines pour un ailleurs forcément meilleur. Le dernier d’entre nous, c’est peut-être M., ce vieil ermite qui a apprivoisé la forêt et qui va transmettre à N. les rudiments de la vie en milieu hostile. Les derniers d’entre nous, ce sont peut-être eux, ceux qui croient encore que le monde doit s’organiser selon des frontières dessinées sur des cartes que certains ont le droit de franchir et d’autres non. The Last of Us est une œuvre envoûtante, immersive et d’une beauté à couper le souffle qui, faisant fi du langage des mots, magnifie celui des regards et des sensations. Le premier long métrage du réalisateur tunisien Ala Eddine Slim est une succession de visions, tour à tour brusques et immersives, organiques et majestueuses, sombres et mystiques. Nous avons rencontré le réalisateur de cette odyssée qui évite tous les pièges du film à thèse, de ce geste de cinéma fort et hypnotique.

Comment est née l’idée de The Last of Us ?

L’idée remonte à 2007, mais j’ai travaillé sur d’autres films entre temps en laissant ce projet un peu de côté. The Last of Us  vient de ce que l’on vit tous les jours en Tunisie. Ce qu’on appelle la migration clandestine, c’est le quotidien en Tunisie. J’ai des amis, des cousins qui ont fait cette traversée. Ce qui m’interpelle, c’est cette idée de l’impossibilité de la libre circulation des corps. Pour moi, les corps sont libres et devraient pouvoir aller n’importe où, peu importe les frontières, peu importe les états. La terre appartient à tout le monde. C’est discutable je le conçois ! Concernant cette fameuse traversée, il y a 3 cas de figure : ceux qui arrivent à rejoindre l’autre rive, ceux qui meurent en mer ou sont arrêtés et ceux qui sont portés disparus. C’est ce dernier cas qui me semblait être une matière riche pour entamer un travail de cinéaste, de fiction et d’imaginaire. Au départ, le personnage central devait être un Tunisien mais en 2011, j’ai tourné un documentaire dans les camps de réfugiés dans le sud du pays, juste après la révolution libyenne. Il y avait une véritable affluence de personnes originaires de l’Afrique subsaharienne et j’ai changé l’origine du personnage afin d’englober la problématique, qu’elle soit vraiment celle d’un continent entier.

Pourquoi avoir choisi de ne pas dialoguer le film ?

Jusqu’à présent tous mes films sont sans dialogue ! Je dois avouer que j’ai quelques problèmes avec les dialogues ! Je trouve ça un peu difficile à faire, et généralement je trouve qu’on parle vraiment trop dans les films. J’ai voulu expérimenter, tester et essayer de revenir aux outils primitifs du cinéma : l’image, le son, le décor, le montage, le maquillage pour véhiculer l’information, le sentiment, les sensations par cela. C’est venu assez naturellement, cela coulait de source pour moi, cela résume un peu tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant.

Cela renforce l’universalité du propos politique du film, comme le choix de ce titre …

Oui, c’est ce que j’ai voulu faire, et j’ai également essayé de ne pas trop montrer non plus où cela se passait, cela pourrait avoir lieu en Amérique du Sud, un peu partout en fait ! N., le personnage principal fait des rencontres tout au long de son voyage. Il perd son ami, puis fait la découverte de lieux, de personnes. Il est en perpétuelle mutation. La rencontre avec M., le vieil homme, représente la transmission, l’initiation à la vie dans la forêt. Leurs deux parcours sont très différents mais ils sont tous les eux à leur façon les derniers d’entre nous. The Last of Us, c’est aussi le dernier espoir, la dernière possibilité. Le titre, je l’ai changé au dernier moment, le film devait s’appeler Suspension.

Jawher Soudani qui interprète N. n’était pas comédien, comment l’avez-vous choisi ?

C’est un artiste plasticien et c’était la première fois qu’il se retrouvait devant une caméra, il n’avait aucune idée de comment les choses allaient se passer. Je ne fais jamais de casting pour les rôles principaux, je fonctionne au feeling, selon les rencontres. En plus je n’avais pas le luxe du choix ! Il y a très peu d’acteurs noirs en Tunisie et encore moins dans cette tranche d’âge. J’ai rencontré Jawher grâce à un ami commun et il y a tout de suite eu un déclic entre nous. Je lui ai dit que je tentais de réaliser mon premier long métrage de fiction et lui ai proposé de participer à l’aventure sans aucune garantie de résultat, ni pression. Son jeu est plus précis et plus fort tout au long de l’avancement du film, il s’est habitué au tournage, il a trouvé ses marques comme on a tourné dans l’ordre. Fathi Akkari qui joue M. est un acteur très connu en Tunisie, il est également directeur d’acteur et metteur en scène de théâtre et il est venu avec une vraie modestie. Il y a avait une vraie interaction entre les deux. Sans parler beaucoup du film, on a beaucoup répété et vécu ensemble.

Quelles ont été les conditions de tournage ?

Ce film est un expérience de vie, un projet de groupe fait avec des amis et des professionnels. L’équipe était une petite communauté de 12 personnes, avec 3 voitures ! Les scènes de forêt ont été tournées dans le nord-ouest tunisien près de la frontière avec l’Algérie, c’est pratiquement le seul endroit du pays avec ce genre de paysage. Mais le plus dur c’était le temps très court de tournage : 4 semaines, 28 jours, avec entre 15 et 16 heures de travail par jour ! On est parti du sud tunisien jusqu’au nord, on a vraiment suivi le même parcours que N.. Et les conditions météo n’ont pas été terribles pour la partie en forêt. Au départ il y avait pas mal de séquences en mer et une séquence avec un sanglier mais de nombreux éléments ont été changés pendant le tournage, à quelques jours des séquences. C’était fatigant mais je m’y attendais !

Le film est sorti en Tunisie l’année dernière, comment a-t-il été reçu ?

Le grand public a reçu le film de façon mitigée car ce n’est pas un film tunisien comme ceux qu’ils ont l’habitude de voir. Cependant, il y eu une sorte de petite communauté qui s’est formée autour du film, qui l’a accompagné lors de petits événements qui permettaient d’en donner une lecture différente. Mais je me doutais que cela ne serait pas un grand succès, je n’ai pas été surpris. Je suis très heureux que le film sorte en France et qu’il puisse être vu par un autre public que celui des festivals.

Plus globalement, comment se porte selon vous le cinéma en Tunisie ?

Ça bouillonne en Tunisie ! Cela a commencé vers 2005-2006 avec la création des écoles de cinéma. L’arrivée des premières promotions de ces écoles a lancé une vrai mouvement d’abord dans le court métrage, puis dans le documentaire. C’est maintenant de plus en plus dans le domaine de la fiction que cela se joue, ce n’est pas vraiment une “nouvelle vague” mais il y a beaucoup de nouveaux réalisateurs. C’est aussi dû à la légèreté de l’outil numérique et aux gens qui se sont mis en groupe pour attaquer des projets plus ambitieux, pour trouver des solutions de financement. Ce qui est nouveau, c’est que le cinéma tunisien se déploie dans des genres très différents : la comédie, des films à portée sociale, … Et ces dernières années, on a l’impression que le cinéma tunisien revient un peu en force sur la scène internationale, dans les festivals même si les lois qui régissent le cinéma datent des années 60. Ce sont des lois très anciennes qu’il faut souvent essayer de contourner ! Et puis il n’y a, je crois, que 14 salles dans tout le pays dont la plupart sont au centre-ville de Tunis. Réjouissons-nous, de plus en plus de films sont diffusés dans les maisons de la culture qui ont des salles moins équipées mais qui peuvent quand même montrer des films.

Pour finir, y-a-t-il un cinéaste français qui vous intéresse particulièrement ?

J’aime beaucoup les films de Bruno Dumont ! J’aime sa radicalité, ses choix, sa relation avec ses acteurs. Cinématographiquement, sa vision de la marge, de ceux qui ont choisi la marge, me parle !

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira

Photos : Potemkine Films

Réalisé par Ala Eddine Slim. Avec Jawher Soudani, Fathi Akkari, Jihed Fourti. Durée : 1h34. En salles. TUNISIE-QATAR