Berlinale X FrenchMania, épisode 1 : films d’époque

FrenchMania est à Berlin pour découvrir les films français et francophones présentés lors de la 70ème édition du festival. Au menu de ce premier épisode : la comédie désopilante du duo Delépine-Kervern, un documentaire édifiant sur une jeunesse lorraine, une coproduction belgo-franco-canadienne en forme de romance abrupte et un film de Philippe Garrel semblant venir d’une autre époque.

Le présent, et plus précisément le rapport à l’époque, tisse comme une toile invisible qui relierait les quatre films français ou francophones découverts lors de ces premiers jours de l’édition-anniversaire de la Berlinale. Effacer l’historique est à ce titre un modèle de comédie des temps présents. Benoît Delépine et Gustave Kervern signent leur film le plus drôle, le plus désespéré et le plus contemporain en s’inspirant de leur quotidien, de notre quotidien. Situant l’action dans une banlieue semi-résidentielle, coincée entre ville et campagne, le duo de réalisateurs dresse le constat amer et désopilant de nos empêchements à l’ère du numérique. Les personnages interprétés par Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès (trio d’enfer !) vont chacun à leur manière être confrontés aux dérives de cette époque et, surtout, de la binarité qu’induisent les technologies qu’on disait nouvelles il y a encore peu. Facilement estampillable « premier film gilets jaunes », Effacer l’historique réussit la prouesse d’éviter justement la moindre binarité préférant toujours mettre en avant ce qui nous lie et nous relie à ce qui nous sépare ou nous divise. Gardin, Masiero et Podalydès incarnent les handicapés numériques, esclaves des algorithmes, que nous sommes tous avec une vérité, un aplomb et une folie qui permet à cette critique impitoyable de l’époque d’être à la fois une comédie tordante et un véritable brûlot politique d’une contemporanéité évidente. Tout est juste dans Effacer l’historique, et même sa façon de renouveler la comédie française du fait social sans jamais verser dans la moindre complaisance vis-à-vis de ses personnages, ni dans la facilité d’un scénario idéalement troussé en vue d’un happy end salvateur. L’écriture garantit les surprises, les excès et une poésie low-fi qui va bien au teint de ce film sans concession mais plein de convictions.

Le sel des larmes / Rectangle Productions – Close up Films

Tout le contraire du film « ok boomer » de cette compétition, Le sel des larmes, énième variation de Philippe Garrel sur la lâcheté si séduisante d’un jeune homme de 2020 qui vit comme dans les années 60. Le rapport au père et à la transmission, les portraits de femmes, la vision de la sexualité et du sentiment amoureux, tout sent le renfermé comme à l’ouverture d’une malle oubliée dans un vieux grenier. C’est souvent pathétique quand ce n’est pas tout simplement grotesque. Dommage car, au détour d’une scène chorégraphiée sur une chanson trop lente de Jean-Louis Aubert, vision symboliste et inspirée d’une soirée en club, on se rappelle que Garrel sait filmer, créer des images fortes et qu’il n’est pas dans l’impossibilité d’une modernité que le reste du film se complait à refuser.  

Le présent de Pompei, le film de John Shank et d’Anna Falguères présentée dans la section Generation 14plus, est moins palpable, plus diffus, à l’image des décors du film, non identifiés. Avec un récit se concentrant sur les désirs de jeunes adultes et les jeux cruels des enfants (et vice-versa), Pompei crée à la fois son monde et son époque. Un univers poisseux, dangereux et sensuel, d’une modernité folle qui doit beaucoup à la présence intense de ses jeunes comédiens, Garance Mariller (Grave, Ad Vitam) en tête.

Quant au documentaire Grève ou crève, présenté au Forum, il s’inscrit lui dans une lignée récente et passionnante du doc politique français en prise avec la jeunesse de notre pays. On pense à Nos Défaites de Périot comme à L’Époque de Bareyre, il y a pire comme références. Jonathan Rescigno tisse des liens entre plusieurs habitants de sa ville du bassin minier lorrain et dresse, en quelques figures et 93 minutes, un portrait juste et sensible des combats qui restent à mener, tout en effectuant des plongées historiques par des images, des récits, et une merveilleuse visite d’un musée minier par deux jeunes hommes descendants d’immigrés maghrébins. Un documentaire sensible et authentique pensé pour le cinéma.