Camille Vidal-Naquet et Félix Maritaud (Sauvage) : “La liberté, c’est cru, c’est violent.”

Le 29 août sort sur les écrans français Sauvage, premier long métrage de Camille Vidal-Naquet, sélectionné à la Semaine de la Critique 2018. Une chronique qui met en scène un jeune homme, Léo, prostitué, et suit son quotidien avec réalisme et sans pathos. C’est Félix Maritaud (120 BPM, Un Couteau dans le cœur) qui interprète Léo. Un premier premier rôle et une performance récompensée du Prix de la révélation Roederer à Cannes. Nous avons rencontré le réalisateur et l’acteur. Conversation croisée. 

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Quel a été le point de départ de Sauvage ?

Camille Vidal-Naquet : J’avais fait des courts métrages où les personnages étaient déjà des jeunes mecs d’une vingtaine d’année qui étaient dans une sorte de solitude absolue. Ces personnages m’ont aidé à penser Léo. Je me suis aussi beaucoup intéressé aux travailleurs invisibles, tous le monde sait qu’ils existent, mais le monde les ignore. On sait que des jeunes hommes se vendent et pourtant personne ne peut définir exactement ce qu’ils font. J’avais très envie de filmer le quotidien de ces travailleurs du sexe. Je me suis demandé à quoi ressemblaient leurs journées. Quand tu dis “faire une passe”, finalement, c’est très abstrait. C’est pour ça que le film a ce côté itératif. C’est une chronique sur le quotidien d’un travailleur. Mais comme vous l’aurez compris, je ne suis pas parti du sujet. Je ne me suis pas dit, tiens, si je faisais un film social sur le prostitution masculine. Le point de départ était avant tout romanesque, c’était le personnage. J’avais l’idée de ce jeune homme en quête d’amour, en déplacement. J’aimais bien l’idée du chemin de croix. La prostitution a cette forme là, tu avances, tu vas de rencontres en rencontres. Et puis, il y a cette dimension d’inattendu aussi. L’un des garçons que j’ai rencontré en amont du tournage me racontait qu’il avait passé des nuits dans des taudis comme dans des palais… Ce n’est pas si commun. Tu peux passer la nuit avec un millionnaire, et le lendemain, tu retournes à la rue. Cette ligne là, brisée, discontinue, on ne la connaît pas, on en parle peu.  J’ai pris contact avec une association qui ne traite pas ceux qui sonnent à sa porte comme des misérables. C’est un vrai lieu de rencontre et de discussion. J’y suis allé d’abord après avoir écrit la première version du scénario. J’y suis resté trois ans. C’était très fort. Ça a nourri l’écriture bien sûr.

Félix, vous êtes-vous également documenté ?

Félix Maritaud : J’en ai eu moins eu besoin que Camille. La moitié des mes amis sont prostitués ou l’ont été donc… Quand on sait que près de 40% d’étudiantes et étudiants se prostituent… Après, c’est très différent. Par mes potes, je connaissais surtout la prostitution sur internet, la prostitution de rue, ce n’est pas la même chose. Tu ne prends pas de rendez-vous, il n’y a pas de préambule … Je ne suis jamais allé au bois pour regarder pour préparer le personnage. Ce que j’ai vite compris, c’est que Léo ne contrôle rien professionnellement, il est juste disponible, il se laisse aller au gré des rencontres, il prend des risques quand d’autres sont plus frileux … Je ne crois pas du coup que la documentation était un passage obligé pour ma part. C’était plutôt me connecter à ce personnage, vibrer avec lui, être lumineux, s’ancrer dans le sol…

Comment vous êtes-vous rencontrés ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?

CVN : Je n’ai aucun acteur en tête lorsque j’écris. J’invente, j’imagine. C’est ensuite que vient le moment du casting et des acteurs pour incarner ces personnages. On s’est rencontré assez vite avec Félix. Si je ne me trompe pas, 120 battements par minute était encore en montage…

FM : J’avais lu le scénario au moment où on s’est rencontré.

CVN : Je me souviens que ce que tu trouvais finalement le plus compliqué à faire, c’était restituer toutes ces émotions qui habitent et rongent le personnage de Léo. Il s’agissait de se mettre à nu. On croit toujours que les scènes les plus compliquées sont les scènes de nudité ou de sexe, mais pas du tout. Je ne pouvais pas travailler avec quelqu’un qui discute chaque scène parce qu’il est pudique. Ce que j’ai tout de suite aimé chez Félix, c’est qu’il a embrassé le scénario sans complexe.

C’était donc travailler l’humanité du personnage plus que son animalité ?

FM : Ouais. Léo a un rapport à la vie qui est très intense. Ce que j’ai ressenti tout le long du tournage, c’est cette forme de désintéressement qu’il a. C’est tout le débat philosophique sur l’inconvénient d’être né. Mais en même temps, cette forme de recul brut lui fait croire à une forme d’invincibilité. Il croit que, après tout, il ne peut pas mourir. Il s’en fout tellement de la vie que la mort n’est pas envisagée. Ce n’est pas non plus une punition. Il se dit qu’il est à la fois invincible et qu’il ne vaut rien. C’est ça qui est dingue dans ce personnage, cette dualité, qui existe dans chaque être humain, mais lui est plus jusqu’au-boutiste que d’autres. Quand tu travailles un rôle, tu as tendance à croire que tu peux prendre l’ascendant sur le personnage. En fait, non. Avec Léo, c’était impossible. Il fallait s’abandonner. C’était dur, parfois, je me sentais responsable de la souffrance du personnage. J’ai moi-même connu des périodes sombres, mais je n’ai jamais été au présent comme Léo s’offre à lui. C’est le seul temps qu’il connaisse. Il est au présent. Quant à la nudité, je suis acteur. Je ne le suis pas devenu pour dire “j’fais pas ci, j’fais pas ça“. La nudité fait partie de l’art, du plus noble. Se foutre à poil devant une caméra, ça n’a rien de compliqué ou traumatisant. J’ai fait les Beaux-Arts, et le travail sur le corps m’a toujours passionné. Je comprends que pour certains le corps soit quelque chose d’intime, mais pour moi, ça ne l’est pas. Ma sexualité n’a jamais été “intime” non plus, alors bon. Ce que je trouve intime, c’est le sentiment, c’est la poésie.

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Léo a un rapport à la vie qui est très intense – Félix Maritaud

Léo vit dans la rue, les bois. Rien ne l’aliène. Il est libre dans un monde qui a fait de la liberté une condition…

FM : Oui, on se dit libre, mais on a quand même un numéro de sécu et des papiers d’identité. Je crois que quand tu confrontes une société qui a créé un concept de liberté qui n’est pas de la liberté d’être à un individu marginal, marginalisé, ça crée un choc. Un coup de jus ou un coup de poing. J’ai remarqué que les spectateurs réagissent intimement au film, pas de manière politique. C’est ce que ça agite en eux qui importe, le lien qu’ils ont avec Léo, une forme d’empathie.

CVN : Ce qui est important de souligner, c’est que le film ne porte évidemment aucun jugement moral sur le personnage de Léo. C’est ce qui peut être déconcertant. Ni glorification ni condamnation. C’est vrai que les retours des gens après avoir vu le film sont toujours très surprenants. Ça crée des échos à différents niveaux, le film se reflète. Après, il y a toujours ceux qui le voient avec leurs œillères, leur grille de lecture. Ils sont choqués de voir ce que fait Léo. Mais justement, c’est le détachement moral que j’ai cherché ici. Il est question de survie pour Léo. La morale n’a rien à voir là dedans. D’ailleurs, Léo ne souffre pas de sa vie de prostitué. Il ne le fait pas à contrecœur, forcé ou je ne sais quoi. Filmer la déchéance de ce personnage, ce n’était pas mon propos, ça aurait été une manière de le condamner. C’est très juste ce qu’a dit Félix, c’est aussi un film sur la liberté. La liberté, ce n’est pas courir en jetant des fleurs dans des prés. La liberté, c’est cru, c’est violent. Qui peut prétendre aujourd’hui être vraiment libre ? Léo, lui, est un extrémiste de la liberté.

FM : Je crois que Léo n’a pas d’égo. Il est très différent du personnage d’Ahd dont il tombe amoureux et qui, lui, a fait de la prostitution un choix de carrière. Il le fait, mais ça le dégoûterait presque quoi. Pour Léo, il y a seulement la scène du plug avec les deux mecs chelou où, là, il y a malaise, il y a un truc qui cloche. Léo ne se plaint jamais. Il trouve son équilibre, même dans les situations les plus bancales. Dans la scène du plug, il perd son équilibre parce qu’à l’amour qu’il a à donner, on lui rétorque une baffe. C’est ça qui fait mal à Léo, je veux dire, mal, comme une humiliation.

CVN : C’est vrai que Léo ne compte pas son fric, il ne court pas après non plus. C’est un romantique. Il n’est pas dans la capitalisation. Ce qui lui pose problème avec l’argent, c’est le lien à l’autre. C’est-à-dire que quand ça se passe bien, pas de souci, et quand ça dérape, l’argent devient une donnée à laquelle Léo s’accroche. Avec les deux mecs et le plug, c’est une histoire de marché conclu sur lequel les deux mecs reviennent. C’est une question humaine pour Léo. Il cherche toujours le lien avec l’autre, son humanité.

Parlez-nous davantage du personnage d’Ahd, interprété par Eric Bernard… C’est l’anti-thèse de Léo.

CVN : Au départ, dans le scénario, Léo avait des compagnons de fortune. Aucun des personnages hormis celui de Léo n’était vraiment développé. Puis j’ai rencontré différents prostitués au Bois de Boulogne. Certains étaient des migrants, n’avaient pas de papiers mais femme et enfants hors de France. La plupart étaient donc hétéros. Mais avec le temps, ils assumaient aussi de dire qu’untel ou untel était bien leur style de mec. Il y en a qui ont carrément trouvé un partenaire, un autre prostitué, et ils établissaient une vie ensemble, dans une chambre d’hôtel. J’ai trouvé ça tendre, et j’ai du coup repensé le personnage d’Ahd. Avec Léo, ce n’est pas vraiment une romance qu’il a, plutôt une bromance. Ahd a une vision des choses beaucoup plus normées que Léo pour qui l’amour n’a pas de genre, qui n’a pas de catégorisation ou de standards. Ce qui était compliqué, c’était de restituer avec finesse les sentiments qu’ils ont l’un pour l’autre, Ahd et Léo n’ont pas la même trajectoire, il est beaucoup plus rigide, il se met des limites. Par exemple, il m’embrasse pas, il a des principes. Ça été une des choses les plus compliquées à gérer au montage. Ahd a gagné en épaisseur mais aussi en tendresse. On avait des scènes où il était beaucoup plus dur avec Léo, mais on perdait alors ce qui faisait le tissu de leur relation. Il fallait trouver l’équilibre juste pour qu’on arrive à comprendre qu’ils sont vraiment proches l’un de l’autre malgré les nombreux rejets d’Ahd.

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Justement, les choses ont-elles beaucoup évolué entre le scénario et sa mise en images au tournage ? 

CVN : Disons qu’on savait ce qu’on avait à faire et qu’on allait le faire.

FM : Ça a été un peu plus dur à la fin du tournage. On a tourné les scènes dans le désordre, et les derniers jours, c’était les scènes de prostitution. Donc il a fallu prendre de la distance et garder la tête froide.

CVN : Oui, ce n’était pas évident. C’était très physique pour Félix. Le corps réagit à force d’être touché, malmené…

FM : A la fin du tournage, je suis allé me faire masser direct ! Pour réhabituer mon corps à des choses agréables aussi. Mais dans l’ensemble, le tournage était joyeux. C’était très intense émotionnellement.

Combien de temps a duré le tournage ?

CVN : Six semaines. On n’a pas perdu de temps. De nuit, dehors…

FM : Mais c’était bien. Et j’ai aimé tourner à Strasbourg.

Vous avez tourné dans des lieux de prostitution ?

CVN : Non. On est allé en voir certains, notamment à Strasbourg. Après, tu prends une rue, tu y mets deux mecs qui tapinent, ça devient un lieu de prostitution. J’avais davantage en tête le Bois de Boulogne, le contraste entre l’environnement et ce qui se passe derrière les feuillages ou dans les camionnettes. On a vu aussi des routes nationales, c’était vraiment super glauque… Il fallait s’inspirer de la réalité, mais on a recréé un petit monde dans des espaces qui ressemblaient à ceux qu’on avait vus. C’est en ça qu’il s’agit d’une fiction, pas d’un documentaire.

FM : Puis tourner un film sur les prostitués à côté de vrais prostitués, je ne sais pas, ça ne se fait pas. On a tourné dans des endroits où il y avait peu de passage.

Lorsqu’on voit Sauvage, on pense évidemment à J’embrasse pas d’André Téchiné, qui était l’un des premiers films français sur ce sujet. Il y a eu ensuite Eastern Boys de Robin Campillo ou encore Brothers of the Night de Patric Chiha. Est-ce qu’ils ont compté pour vous ?

CVN : J’ai vu Brothers of the Night après avoir tourné Sauvage. Comme je savais que le réalisateur avait approché des garçons de l’Est et qu’il y en avait aussi dans mon film, je préférais le voir après pour ne pas être influencé d’une quelconque manière. Les films que vous citez sont des films que j’aime bien, après dans Eastern Boys, si je ne me trompe pas, on adopte le point de vue d’un client et non pas celui d’un prostitué. Quant à J’embrasse pas, bien sûr. C’était difficile de ne pas y être sensible. Je l’ai découvert dans ma jeunesse et ça m’avait assez impressionné. Mais c’est vraiment un film sur une descente aux enfers avec un point de vue très unilatéral, c’est l’horreur absolue. Après, il décrit un danger réel de la situation, mais ça date d’il y a trente ans… Ce qui m’avait sauté aux yeux à l’époque, c’était que tout le monde était méchant avec le héros du film. Je ne voulais pas aller de côté là, je ne voulais pas, encore une fois, qu’il y ait de jugement moral. Les films qui sont plus proches de moi, c’est Flesh, par exemple, de Paul Morrissey. Ça, c’était une vraie référence. C’est super factuel, c’est des cut tout le temps, c’est à la limite du chiant. Tu vois la journée d’un mec qui se prostitue. En même temps, le film est tellement beau… Il a un pouvoir absolument hypnotisant sur moi et un côté très pop finalement, il est tourné dans des teintes chaudes, solaires.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.

SAUVAGE – réalisé par Camille Vidal-Naquet. Avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla… Durée : 1H39. En salles le 29 août 2018. FRANCE