Cannes 2019 : On a vu Frankie et Le Jeune Ahmed

Zoom sur deux films de la compétition officielle cannoise : Frankie d’Ira Sachs, et son casting international, et Le Jeune Ahmed des frères Dardenne, chronique d’un ado radicalisé.

Frankie d’Ira Sachs


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Bye bye New York (Love Is Strange, Brooklyn Village), Ira Sachs délocalise son cinéma du côté de Sintra, station balnéaire portugaise au décor enchanteur qui va devenir le théâtre du dernier été de Frankie (Isabelle Huppert), actrice qui se sait condamnée par un cancer et qui a convié ses proches pour les vacances. Il y a le mari (Brendon Gleeson), l’ex-mari (Pascal Greggory), aujourd’hui en couple avec un homme, le fils (Jérémie Renier), riche et célibataire, la belle-fille (Vinette Robinson), et une amie (Marisa Tomei) venue, contre toute attente, accompagnée (par Greg Kinnear). Les bases d’un vaudeville sont posées, mais la mélancolie ambiante nuance le comique de situation. Souvenirs, regrets, remords, avenir, tout se mélange. Ira Sachs tisse plusieurs intrigues qui toutes mènent à Frankie, personnage qu’Isabelle Huppert incarne avec majesté et qui se transforme en chef d’orchestre tentant d’un coup de baguette, avec douceur et subtilité, de ramener de l’harmonie là où il y a chaos. On pense évidemment à Woody Allen, surtout sa période européenne, pour le décalage du point de vue – celui d’américains hors sol, loin de leur centre de gravité, qui tentent de dégager ensemble l’horizon sinistre. Sintra devient alors plus qu’un simple décor, et chaque plan (moyens et panoramiques) sur cette ville touristique se gonfle de symboles (culturels, spirituels, philosophiques). Émouvant et raffiné (sans être sophistiqué), Frankie déploie ses charmes avec efficacité et jouit d’un casting royal qui emmène la partition vers des endroits insoupçonnés sans jamais pour autant la faire dérailler.

Le Jeune Ahmed de Luc et Jean-Pierre Dardenne

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Déjà récompensés de deux Palmes d’or pour Rosetta et L’enfant, les frères Dardenne reviennent en compétition officielle avec un drame à la durée courte (1H24) qui met en scène la rédemption d’un adolescent intégriste. Les cinéastes se défendent d’avoir fait un film à sujet, insistant sur l’importance des personnages et de leur nature. C’est pourtant ce qui manque au Jeune Ahmed, tout à fait maîtrisé dans sa mise en scène (caméra portée, au plus près de l’action et des corps), mais sans densité ni intensité dramatiques, sans éclat tout simplement. Résultat ? Aucune émotion ne filtre.  A l’écran, on voit un jeune garçon à lunettes qui ne sourit jamais et dont l’esprit a été lavé par un imam. Ses préceptes et sa vision du Coran, Ahmed les a fait siens et se met alors en tête de punir sa professeure parce qu’elle sort avec un juif, ce qui fait d’elle une “traîtresse” et une “mécréante”. Le djihadisme de proximité, c’est bien ce dont parlent ici les Dardenne, faisant le constat de l’échec de certaines structures encadrantes comme la famille ou l’école. Si Le Jeune Ahmed ne manque pas d’âpreté, le point de vue, lui, manque d’épaisseur – la ligne est bien tendue mais on ne sait que trop où elle va nous conduire. On a connu les frères plus inspirés.