Cannes 2019 : On a vu Little Joe, Le Lac aux oies sauvages et La Gomera

Focus sur trois films de la compétition officielle, Little Joe de Jessica Hausner, Le Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, et La Gomera de Corneliu Porumboiu.


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Little Joe de Jessica Hausner

Décidément, les films de genre ont la côte à Cannes. Jessica Hausner, réalisatrice autrichienne qui avait débuté sa carrière avec Lovely Rita, déboule en compétition avec une fable sur la maternité qui pourrait s’approcher du propos méta de Claire Denis dans High Life. Une scientifique offre à son fils une fleur qu’elle a artificiellement créée et que son laboratoire cherche à mettre sur le marché. Sa vertu ? Rendre plus heureux. Le hic, c’est que le pollen de cette fleur au parfum “sexy” est plus toxique qu’euphorisant et transforme à jamais ceux qui le reniflent. L’écriture est singulière, le jeu, distancié, les cadres, rigoureux, l’univers planté est plastique, pop et pastel, quant au rythme, il est volontairement traînant – une gestation, c’est long ! Troublant, Little Joe contribue au régime globalement dépressif auquel adhère jusqu’à présent presque tous les films de la compétition officielle. Réflexion à la fois abstraite et théorique sur la création (au sens large), le film de Jessica Hausner séduit par son originalité formelle et sa profonde noirceur.

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Le Lac aux oies sauvages de Diao Yinan

22, v’là du polar ! Récompensé en 2015 de l’Ours d’or à Berlin pour Black Coal Thin Ice qui déjà filait l’hommage aux classiques du film noir américain, Diao Yinan nous invite ici au cœur d’une chasse à l’homme des plus haletantes. Dès la séquence d’ouverture, le choc vient de la mise en scène, virtuose, inventive et efficace en diable (des séquences de courses poursuites grandioses). Dur, drôle, cruel, tragique, Le Lac aux oies sauvages divertit tout en jouant gracieusement avec notre cinéphilie. On pense ici aux polars hollywoodiens des années 50 mais aussi aux polars français des années 70 et au cinéma taïwanais des années 90. Le héros – interprété par Ge Hu- est aussi ténébreux et fin tireur que Branson et Delon réunis. Puis il y a la femme qu’il aime (Tang Wei), une prostituée qui le fuit pour mieux le garder en vie mais qui est aussi prête à tout pour recouvrer sa liberté. Les balles fusent, le sang gicle, et soudain un parapluie surpasse sa fonction première pour devenir une arme (scène qui a particulièrement plu à Quentin Tarantino, présent dans la salle). De surprise en surprise Diao Yinan nous amène, et ce malgré l’inéluctable trajectoire du récit vers les ténèbres. Secouant.

La Gomera de Corneliu Porumboiu


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Plus espiègle que jamais, le cinéaste roumain signe, lui aussi, un film hybride, mi-polar, mi-western, bourré de clins d’œil aux films qui ont marqué l’histoire du cinéma – en tête Psychose. L’action se déroule dans les Îles Canaries. Un flic ripoux est chargé d’une mission qui l’oblige à maîtriser une langue sifflée connue seulement des habitants de la région tenue par des mafieux et indéchiffrable pour les autres (la police surtout). Quelques maladresses scénaristiques (des twist un peu rapides, des gags un peu balourds) mais une ambitieux sérieuse : celle de faire un film noir et musical ( de The Passenger d’Iggy Pop aux opéra d’Offenbach ou Bellini), divisé en plusieurs actes. Il est évidemment question d’argent, d’arnaque, de sexe et d’amour. D’humour, le film ne manque pas non plus. Pas désagréable, cynique à souhait, La Gomera surprend surtout par l’exploitation qu’il fait de cet art qu’est celui de savoir siffler. Bien vu.