Cannes 2019: On a vu Sorry We Missed You et Atlantique

Zoom sur deux des films de la compétition officielle du Festival de Cannes 2019. Le premier est signé Ken Loach, deux Palmes au compteur, et le second Mati Diop, réalisatrice franco-sénégalaise qui présente ici son premier long métrage.

Sorry We Missed You de Ken Loach


Copyright Joss Barratt

Le regard de Ken Loach sur la société fait toujours mouche, le cinéaste britannique n’a rien perdu de son acuité. Dans Sorry We Missed You, c’est de l’uberisation du monde du travail dont il est question et de ses effets dévastateurs – ici, c’est une famille de Newcastle qui en paie le prix fort. En effet, le nouveau travail de Ricky – chauffeur-livreur – fragilise l’harmonie du foyer jusqu’à le faire dévier totalement de son axe. Abby, sa femme et aide à domicile pour personnes âgées, se fait un sang d’encre, quant aux jeunes enfants (un frère et une sœur), ils se révoltent chacun à leur manière, de la plus douce à la plus forte, contre leur père esclavagisé. L’émotion monte crescendo et, plus que la mise en scène (impeccable mais fidèle à ce que Loach sait faire), c’est le scénario – de Paul Laverty toujours – qui déploie sa force tranquille pour mieux nous assener dans la scène finale le coup de grâce. Ce n’est pas un drame, c’est une tragédie. L’époque est triste et misérable, et jusqu’ici, Jim Jarmusch, Ladj Ly et Ken Loach font le même constat désespérant…

Atlantique de Mati Diop


Copyright Les films du bal

Des travailleurs exploités, Atlantique, premier long métrage de Mati Diop, tourné en grande partie au Sénégal, en parle aussi, mais sous la forme d’une fable fantastique et adolescente. Tout commence par un départ, celui d’un jeune dakarois qui annonce à la femme qu’il aime, Ada, qu’il prend la mer pour chercher du travail ailleurs – le motif récurrent des vagues s’aligne alors avec celles que les personnages ont à l’âme. Les blessures de l’immigration clandestine sur les adolescents africains, voilà ce que Mati Diop filme avec douceur et pudeur, conjuguant ici le réel et les chimères non sans une certaine poésie. Voir le drame de l’exil à travers les yeux d’une femme abandonnée contrainte d’épouser un homme riche qu’elle n’aime pas, c’est sûrement ce qui rend ce film sur l’émancipation si intime et si pur (on pense au cinéma mystique d’Apichatpong Weerasethakul). Quant à la jeune comédienne qui joue Ada, Mame Bineta Sane, sa grâce nous envoûte du premier au dernier plan. Une étoile est née.