Les Conversations secrètes de FrenchMania : Clément Cogitore et Morgan Simon (1/3)

Après la rencontre Thierry de Peretti-Nadav Lapid, FrenchMania a de nouveau réuni deux cinéastes de talent le temps d’une conversation. Morgan Simon (Compte tes blessures) et Clément Cogitore (Ni le ciel ni la terre, Braguino) ont échangé sur leur travail, leurs méthodes, leurs ambitions, et l’avenir, celui de leurs deuxièmes longs métrages de fiction (en préparation). Conversation inédite en trois parties.

Part. 1 – Tourner, écrire, se dépasser.

Morgan Simon : J’ai d’abord une question qui concerne Braguino. Comment es-tu parvenu à trouver ces gens qui vivent volontairement isolés en Sibérie ?

Clément Cogitore : En fait, j’ai lancé des pistes, j’y suis allé un peu à l’aveugle. J’avais quelques noms et des coordonnées de géolocalisation. Je suis parti avec mon équipe – trois personnes – sans savoir si nous allions vraiment tomber sur des gens, qui nous allions voir… La production avait mis un peu d’argent pour financer le voyage, moi aussi, mais nous n’étions sûrs de rien.

Morgan Simon : Quand tu as finalement rencontré cette famille, comment as-tu été accueilli ? Parce que tu arrivais, sans le savoir, au cœur d’un conflit entre voisins…

Clément Cogitore : Très bien, comme un ami de la famille. Ils ont vu que nous n’étions pas armés, que nous n’étions pas mal intentionnés. Ce n’est qu’au bout de 48h que j’ai compris qu’il y avait un conflit avec d’autres gens, ennemis de la famille qui m’accueillait, et qu’il ne valait mieux pas qu’on les croise.

Morgan Simon : Et si tu avais rencontré l’autre famille en premier lieu, si tu avais d’abord été de l’autre côté de la rive, cette barrière qui sépare les deux clans, qu’est-ce qui se serait passé ?

Clément Cogitore : J’aurais sûrement raconté une autre histoire, tout aurait été différent. L’ennemi n’est pas toujours celui qu’on croit, tout ceci avait une dimension paranoïaque au début. Ce documentaire s’est fait au gré du hasard. C’est le hasard qui fait certaines scènes du film. Quand on tourne une fiction, ça peut arriver aussi.

Morgan Simon : Est-ce que tu as des nouvelles de cette famille depuis la fin du tournage ? Parce qu’une menace continue de peser sur ses membres une fois le film fini….

Clément Cogitore : J’ai des nouvelles, bien sûr, pas toujours des bonnes… Quand je suis arrivé et que le père s’est mis à me raconter toutes ces histoires, je me disais qu’il s’imaginait une menace qui n’était peut-être pas tout à fait réelle ou, du moins, pas aussi pesante. On a fait 700 km en hélicoptère, et tu ne vois rien à part la forêt, qui brûle parfois parce qu’il y a des incendies. Du gibier, il y en a théoriquement partout, de la terre, il y en a théoriquement partout, mais tout le monde ne voit pas les choses comme ça. Parfois, tout parait trop petit… Et toi, Morgan, où en es-tu de l’écriture de ton prochain film ?

Morgan Simon : Je suis en plein dedans. L’écriture, c’est ce qu’il y a de plus ardu. Il s’agit de descendre profondément en soi. C’est un long processus. J’aimerais qu’il soit plus rapide. Mais c’est difficile d’atteindre une forme de vérité, et toucher un certain état intérieur sans prendre le temps de décanter, sans se remettre en cause. C’est un effort. J’ai l’impression que tu arrives à composer le film qui suit quand tu n’es plus vraiment la personne qui a fait le film précédent. En fait, je n’ai pas encore “couper le cordon” avec Compte tes blessures. Je continue d’accompagner certaines projections du film, il va passer le 19 février à la Cinémathèque. Je n’ai pas vu le film depuis plus d’un an et je me dis que c’est l’occasion de le revoir et de passer à autre chose. D’une certaine manière, il faut que j’en fasse le deuil.

L’écriture, c’est ce qu’il y a de plus ardu. Il s’agit de descendre profondément en soi. C’est un long processus – Morgan Simon

Clément Cogitore : Je ressens sensiblement la même chose, mais à un autre endroit. Faire un deuxième film, c’est compliqué. Si le premier film n’a pas marché, tu as la pression parce que si le deuxième ne marche pas, il n’y en aura sûrement pas un troisième. Et si le premier film a marché, tu as la pression parce qu’il ne faut pas louper le deuxième, il ne faut pas décevoir… Bref, c’est un enfer ! Je pense qu’il faut faire ce qu’on a envie de faire, et ne pas se conformer à de quelconques attentes qui pourraient nous bloquer. De faire autre chose en dehors des films de fiction – des vidéos, des expo, du documentaire – m’aide à prendre du recul. Lynch dit souvent en interview “J’ai une idée, j’essaie de l’attraper et elle m’amène ailleurs“, c’est la meilleure des réponses.

Morgan Simon : La photo, les installations, les vidéos… Tous tes projets sont liés pour toi ?

Clément Cogitore : Oui, c’est le même travail, je ne quitte presque jamais ma caméra. Ça ne passe pas par un scénario et des personnages, mais c’est un travail d’ensemble, qui se répond. Mais de tout ce que je connais et que j’ai pratiqué, je suis d’accord pour dire que l’écriture est la forme la plus rude, brutale, la plus injuste parfois, la plus gratifiante aussi…

Morgan Simon : Oui. Et lorsque j’écris – je ne sais pas si tu fais pareil -, j’ai besoin de m’éloigner, d’être ailleurs. Écrire, c’est à la fois descendre en soi comme je disais plus tôt, et gravir une montagne. C’est un peu l’image que j’ai en tête. Tu avances, tu vois le sommet, tu chutes, tu repars, tu campes pendant des mois, tu t’acclimates, en espérant atteindre ton but. Mais au bout du voyage, ce qui compte, c’est ce que tu as appris sur le chemin. C’est exigeant. Il faut prendre une grande inspiration et y aller.

Clément Cogitore : Oui, il faut avoir quelque chose à raconter. Je n’ai pas envie de faire un deuxième film de fiction pour faire un deuxième film de fiction. Faire un film, c’est un travail de fou. Si je devais donner une image pour ma part, ça serait comme remplir de productions le Palais de Tokyo du sol au plafond ! Et de quoi va parler ton deuxième film alors ?

Morgan Simon : Avant ce deuxième long, je vais faire un court, en 35 mm, ça sera la première fois que je travaille ce format. C’est aussi une manière pour moi de chercher autre chose, de travailler différemment. Compte tes blessures est un film assez réaliste, Réveiller les morts, le court métrage que j’avais fait juste avant, était plus fantastique, mystique… Je crois que j’ai plutôt envie d’aller vers ça, les rêves, les fantasmes, chercher des fantômes… J’ai envie de sortir d’une réalité dans laquelle je n’ai plus envie d’être.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.

 

Filmographie Clément Cogitore

Chroniques ( CM – 2006)

Tahir (CM – 2012)

Ni le ciel ni la terre (LM – 2015)

Les Indes galantes (CM – 2017)

Braguino (CM – 2017)

Intervalles de résonances (CM – 2017)

 

Filmographie Morgan Simon

Une longue tristesse (CM – 2011)

American Football (CM – 2012)

Essaie de mourir jeune (CM – 2014)

Réveiller les morts (CM – 2015)

Compte tes blessures (LM – 2017)

 

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