Les Conversations secrètes de FrenchMania : Clément Cogitore et Morgan Simon (2/3)

Après la rencontre Thierry de Peretti-Nadav Lapid, FrenchMania a de nouveau réuni deux cinéastes de talent le temps d’une conversation. Morgan Simon (Compte tes blessures) et Clément Cogitore (Ni le ciel ni la terre, Braguino) ont échangé sur leur travail, leurs méthodes, leurs ambitions, et l’avenir, celui de leurs deuxièmes longs métrages de fiction (en préparation). Conversation inédite en trois parties.

Part. 2 : Trouver sa propre économie, le bon binôme, et diriger des comédiens.

Clément Cogitore : Je ne sais pas ce que tu en penses, mais il me semble que ce qui est important au bout du compte, c’est de trouver sa propre économie, de se demander quelles sont les justes équations de coûts. Les films de Philippe Garrel par exemple ne coûtent pas très chers, ils ne font pas beaucoup d’entrées non plus, mais Garrel a trouvé une forme d’équilibre. J’ai l’impression que les cinéastes qui durent prennent ça en considération. Il y a aussi le mode Leos Carax : “on s’en fout de combien coûte le film et ce qu’il va rapporter”. Mais ça, on pouvait – je crois – se le permettre dans les années 80-90, pas aujourd’hui. Même l’économie de Twin Peaks est raide, alors que c’est Lynch qui officie. Très peu de réalisateurs peuvent se moquer de la rentabilité de leur film ou œuvre dans le contexte actuel. Ce n’est pas qu’une exception française. C’est la même chose partout. Je pense à certains réalisateurs américains – avec qui j’ai eu l’occasion de discuter – qui font leur premier long et qui ne sont pas payés. Pire, ils s’endettent et ne récupèrent quasiment rien sur l’exploitation du film. La réglementation du travail n’est pas la même qu’en France bien sûr. Les jeunes cinéastes américains qui font leur premier film travaillent un peu comme John Cassavetes le faisait, en tournant même les week-end avec leurs potes. C’est un peu le Far West là-bas, financièrement parlant j’entends. En France, on est aidé lorsqu’on fait un premier film, on est soutenu. Personne ne se dit “on va faire un fric fou avec le premier film de Clément Cogitore ou de Morgan Simon”. La démarche est ailleurs : faire émerger un auteur, le soutenir et se dire que, petit à petit, cet auteur va trouver son économie. C’est une manière de voir à plus long terme.

Morgan Simon : Oui, exactement. Faire un premier film avec moins d’un million d’euros et un bon casting, c’est possible. Trouver son économie, c’est aussi important que d’avoir des producteurs qui croient en toi. Ça permet de se sentir plus libre au moment de faire le film, plus légitime même. Pareil pour les comédiens avec lesquels on tourne, ils y vont parce qu’ils croient en toi. Ils
veulent jouer des personnages qu’on ne trouve pas dans un cinéma plus mainstream, des gens avec du relief et une vérité à laquelle les gros films ne nous donnent pas accès. Cette confiance est galvanisante. D’ailleurs, nous avons tous les deux dirigé Kévin Azaïs. Un acteur exceptionnel, n’est-ce pas ? Il a déjà une carrière bien remplie, il a beaucoup tourné, et dans Compte tes blessures, on le voit donner autre chose, se transformer encore, faire sortir le feu qu’il a en lui. Monia Chokri m’a dit un jour, après une scène où le personnage de Kévin s’énervait, qu’elle avait vu toute sa vie défiler dans ses yeux. C’est un acteur à fleur de peau, incandescent, et c’est ce genre d’acteurs qui m’intéresse. Après, ne le cachons pas, ce n’est pas toujours facile de joindre Kévin (rires). Le téléphone, ce n’est pas son truc. Il faut s’adapter à l’électron libre qu’il est.

Clément Cogitore : Je crois que je n’ai jamais réussi à joindre Kévin par téléphone (rires). Pas joignable, c’est presque un euphémisme ! En revanche, lorsqu’il est là, il est TELLEMENT là qu’on oublie tout le reste.

Morgan Simon : Oui, c’est comme dans une relation amoureuse. On n’en veut plus à l’autre une fois qu’il est là. Ni le ciel ni la terre était ton premier film avec des acteurs professionnels ?

Clément Cogitore : Oui. Après, je travaille aussi bien avec des acteurs professionnels que des acteurs non professionnels. C’est une question de personne, si elle colle au rôle, qu’elle soit pro ou non pro, je m’en fiche. L’important, c’est de savoir quelle personne à quel endroit. Un comédien professionnel, c’est juste un comédien qui gagne sa vie en faisant ça. C’est la seule nuance que je vois. En revanche, il y autant de méthodes de direction d’acteurs qu’il y a d’acteurs. Certains sont très cérébraux et veulent creuser le personnage en profondeur, en savoir plus sur le contexte. D’autres au contraire n’ont pas besoin de ces informations. Chaque acteur est différent dans son rapport au jeu.

Il y autant de méthodes de direction d’acteurs qu’il y a d’acteurs – Clément Cogitore

Morgan Simon : Tout à fait. Mais les acteurs professionnels ont une technique, un savoir-faire, que les acteurs non professionnels n’ont pas, c’est pourquoi ces derniers plafonnent très vite. On les choisit généralement pour ce qu’ils sont, une justesse d’être disons. Lorsque j’écris, j’ai souvent mes acteurs en tête. C’est une manière directe d’incarner les personnages. Dans le processus de création d’un film, je crois que ce que je préfère, c’est le moment de répétition avec les acteurs. C’est là qu’on remet en cause le scénario, qu’on va chercher plus loin. Tout devient moins théorique. J’aime beaucoup la direction d’acteurs, c’est vraiment un endroit où je m’éclate. Elle participe de ta vision du film, qu’il soit court ou long, on ne peut pas la négliger. Les acteurs sont pour moi l’âme du film. Leur humanité peut à elle seule véhiculer la complexité, la beauté et l’injustice du monde.  Tu as ton casting en tête quand tu écris ?

Clément Cogitore : Non, pas forcément. Je suis très jeune comme directeur d’acteurs. J’apprends. Pour Ni le ciel ni la terre, le tournage était tellement chaotique que je ne crois pas avoir joué vraiment le rôle de directeur d’acteur, pas avant l’avant-dernière semaine du tournage en tout cas. C’est à ce moment là que j’arrivais à parler autrement aux acteurs, autrement que pour les diriger dans l’espace. Humainement, c’était dur. On a envie bien sûr de passer du temps à parler avec son équipe, à débriefer ce qu’on a fait pendant la journée, pouvoir répéter sans pression, mais on n’a pas le temps ! J’imagine que ça a dû être brutal au début pour les acteurs. Ça l’a été pour moi. Mais ce film, il ne s’agissait pas de l’aborder d’une manière psychologique. Ce que je cherchais, c’était des énergies, des présences qui traversent un monde. Et grâce à ces comédiens formidables, il y a des personnages qui existent. C’est eux qui leur ont donné vie. Ce n’est pas grâce à ma direction d’acteurs ! J’ai pu aussi compter sur ma directrice de casting, Tatiana Vialle. Sur le tournage, elle était à côté de moi, au combo, et m’aidait à avoir de l’oreille. Elle m’aiguillait, me disait quand ça sonnait juste ou pas – parce que j’étais concentré sur plein de choses à la fois. Ça a été très frustrant. Mais heureusement, ça n’a pas été un désastre car il y a avait de bons acteurs aux bons endroits. Nous n’avons quasiment pas fait de répétitions, parce que nous n’avions pas le temps pour ça. Nous étions dans un état d’urgence permanent, on arrachait le film à la montagne chaque jour (le film a été tourné au Maroc, dans les montagnes de l’Atlas, Ndlr).

Morgan Simon : Faire des documentaires te permet d’appréhender la direction d’acteurs autrement ?

Clément Cogitore : Oui, mais ça me permet surtout de mieux appréhender l’écriture des personnages. En fiction, on a tendance à rajouter des couches et des couches. Avec le documentaire, tu tournes beaucoup, et tu tranches au moment du montage. Tu vas à l’essentiel. Sur le tournage de Braguino, j’étais happé par le moment, j’étais dans la surprise et la découverte. Tu prends conscience que ces gens là existent vraiment et qu’il n’y a aucune fabrication. Quand un film arrive à te faire perdre tes repères de fabrication, c’est complètement dingue.

Morgan Simon : Tu as travaillé avec quel chef opérateur ?

Clément Cogitore : Avec Sylvain Verdet, qui m’accompagne depuis mes débuts.

Morgan Simon : Sylvain est la personne la plus précieuse pour toi quand tu fais un film ? Je veux dire, sans lui, tu te sentirais perdu ?

Clément Cogitore : Oui, je n’envisage pas de faire un film sans lui, ça serait compliqué. Je ne sais pas dissocier la mise en scène de l’image, donc le duo que nous formons avec Sylvain est fondamental. Je peux avoir des idées plastiques comme il peut avoir des idées qui relèvent de la mise en scène, des placements de caméra précis, c’est variable, c’est un échange. Et toi, quelle serait la personne qui te serait le plus indispensable ?

Morgan Simon : Je dirais ma monteuse, Marie Loustalot, avec qui j’ai fait quasiment tous mes courts métrages et mon premier long. C’est une belle relation, amicale, studieuse, honnête. En salle de montage, nous ne sommes que deux et dans le même bateau. On traverse les tempêtes ensemble, on touche terre avec la même délivrance, la même conscience du parcours accompli. Le montage, c’est la suite de l’écriture. Le tournage, je l’encaisse. A la fin de celui de Compte tes blessures, je n’en pouvais plus. Je fais beaucoup de prises avec les acteurs, je cherche, je pousse les limites, dans le but, toujours, d’atteindre une forme de vérité. Ce qui me fascine, c’est que pendant des années tu écris une scène, et en fait, tu n’as que trois heures pour la tourner, et en trois heures, il faut qu’elle soit à la hauteur de ce que tu avais imaginé. Mais le plus génial restent les choses que tu arraches au film, aux acteurs, à toi-même, au présent, et qui vont au-delà de ce que tu avais en tête. C’est d’ailleurs souvent plus simple, plus fin et plus direct. Ce n’est pas une recherche d’accidents, au contraire, c’est une plongée en soi, en eux, dans l’instant. C’est épuisant, mais c’est ce qu’il y a de plus beau : accepter et trouver cette connexion avec le présent sur le tournage. C’est essentiel. Le montage, c’est un autre rapport au temps. Tu dirais que Braguino a été écrit au montage ?

Je fais beaucoup de prises avec les acteurs, je cherche, je pousse les limites, dans le but, toujours, d’atteindre une forme de vérité – Morgan Simon

Clément Cogitore : Oui, parce qu’encore une fois, on ne savait pas ce qu’on allait filmer. On avait une trame en tête, une situation, ce qu’on espérait raconter, mais ensuite, tu fais comme tu peux ! Même en fiction. Je me rends compte que j’aime travailler dans l’urgence, j’aime ce compteur qui tourne. Je ne pourrais jamais mettre dix ans à faire un film comme certains. Tout doit aller vite, et forcément, le montage est l’endroit où tu n’as plus la pression du tournage, et c’est là que les choix se font. Le récit, les personnages prennent plus ou moins forme à la table de montage. Pour Ni le ciel ni la terre, il y avait une partition, un scénario, mais ils ont pu voler en éclats à un moment ou à un autre – chance, malchance, accident. Un tournage, c’est aussi d’une certaine manière un cambriolage sur le réel – à l’insu des acteurs, on capture parfois des choses qui leur échappent. Quand je tourne un documentaire, étant donné que le temps et l’économie sont limités, que je sais que je ne peux aller que d’un point A à un point B, j’ai un peu l’impression de braquer une banque. Tu rentres dans le truc et, par tous les moyens, il faut que tu prennes tout ce que tu peux prendre, puis tu ressors, et tu as ce que tu as, voilà.

Morgan Simon : Comment tu te décrirais sur un plateau ?

Clément Cogitore : Alors… Je suis quelqu’un d’anxieux, d’insatisfait, de pénible… Je n’ai pas ce don enveloppant et confiant qu’ont certains réalisateurs. Je ne suis pas trop de l’école “Tout va bien se passer”. Je pars plutôt du principe inverse ! Vu la manière dont se font mes films, il y a toutes les chances pour que le tournage se passe mal. Mais on arrive quand même à trouver des solutions pour empêcher le chaos, notamment grâce aux gens compétents qui bossent avec toi. Et toi, comment te décrirais-tu ?

Morgan Simon : Soucieux, bienveillant, tenace, et discret aussi, c’est plutôt ma nature dans la vie. Le tournage est un moment très périlleux, et en même temps, c’est un endroit extrêmement libre. Pour Compte tes blessures, j’ai essoré Kévin Azaïs. C’était parfois rude physiquement, il fallait être endurant. J’ai dû trouver un équilibre, pousser les acteurs à se dépasser et les rassurer lorsqu’il le fallait.

Clément Cogitore : En effet, c’est fragile des acteurs. Ils ont tous besoin de compliments, de soutien, comme le réalisateur.

Morgan Simon : Oui, on a tous besoin d’entendre que ce qu’on fait est bien, même lorsqu’on sait que c’est parfois faux…

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.