Entretien avec Emmanuel Finkiel, réalisateur de La Douleur

“Il est d’usage de dire du bien des comédiens avec lesquels on a tourné mais là je pense que, même si on savait Mélanie Thierry excellente comédienne, les gens vont se rendre compte qu’elle est immense.”

La rencontre a lieu au Festival des Arcs, dans un salon cosy. Sur la table autour de laquelle nous nous installons, quelque numéros du magazine Transfuge – précisément, un hors-série dédié au festival mettant à sa une une photo extraite de La Douleur. Un cliché sublime de Mélanie Thierry-Marguerite Duras sur un pont de Paris.  Même pas besoin de poser une première question, Emmanuel Finkiel se saisit de la revue et lance la conversation…

Emmanuel Finkiel : J’adore cette photo ! Et vous savez, c’est un de mes plans préférés, c’est un des plans qu’on a fait sans personne, en équipe réduite une semaine ou deux avant de tourner. Nous étions à la Concorde aux alentours du 15 août pour qu’il y ait le moins de monde possible. Mélanie Thierry est totalement habillée d’époque, et autour c’est la vie d’aujourd’hui, c’est un peu comme quand on joue aux cow-boys et aux Indiens ! J’ai juste fait un peu noircir les immeubles au loin pour que Paris soit plus sombre mais c’est troublant ! D’ailleurs, puisqu’on parle photo là,  j’ai lu et adoré votre interview avec Alexis Kavyrchine, mon directeur de la photographie. Ce qu’il dit est super brillant, notamment sa théorie sur le fait que, presque de façon inconsciente de ma part et de la sienne, les mauvaises nouvelles se font en lumière. Lors d’une projection pour les profs au Balzac, je suis arrivé à la fin par l’arrière et je ne voyais rien de la salle et j’ai pu constater qu’Alexis avait entièrement raison. A l’écran, Madame Katz sort, et toute la salle s’est alors éclairée. Il avait bien raison. Quand quelque chose de tragique se passe, la salle s’éclaire. Et on était pas dans quelque chose de dogmatique, je ne crois guère au dogmatisme. Mais on se laisse porter par l’effet, non pas naturaliste – j’y tiens – mais naturel des différentes situations et fort du fait que, dans un grand pourcentage des cas, c’est le cadre qui fait la lumière et non le contraire. C’est la mise en scène, donc les déplacements et tout ce qui crée la dramaturgie qui fait la lumière, et non pas en allumant un projecteur parce que quelque chose de tragique se passe.

FrenchMania : Nous avons également abordé avec le directeur de la photographie le travail sur le flou qui est très présent…

E.F. : J’ai toujours tourné avec des focales longues qui ont comme caractéristique immédiate d’avoir peu de profondeur de champ donc des flous. Sur ce film-là, on a un peu poussé l’expérience. Sur la plupart des plans, j’étais prêt de l’assistant opérateur qui fait le point, pas pour surveiller que cela soit toujours net, mais, au contraire, pour faire évoluer la mise au point au cour du plan selon l’intensité dramatique. Cela vient d’un principe tout bête : non seulement d’accepter ou d’assumer mais de revendiquer que ce qu’on filme est filmé. Cela parait tout bête mais dans la plupart des films, c’est un code différent qui prévaut, celui de la neutralité. Cette neutralité-transparence est évidemment un des plus gros mensonges du cinéma.

FrenchMania : C’est aussi en cela que le film interroge le cinéma de la même façon que Duras interrogeait dans ses livres la littérature…

E.F. : Ça je ne sais pas car je suis écrasé par la comparaison, mais oui je crois que c’est par le cadre, la focale, la profondeur de champ, toutes les compétences du cadre. C’est là que ce que le réalisateur exprime peut se passer au spectateur. Il n’y en a que quelques-uns qui pensent comme cela, la plupart se servent plutôt de l’histoire, des péripéties ou des dialogues pour exprimer leur point de vue. Moi je crois que tout part du cadre.

FrenchMania : On perçoit également tout un travail sur le déplacement des corps dans ce cadre, comme une chorégraphie…

E.F. : On fait ça en toute liberté en étant tout à fait franc. C’est là que je tire mon chapeau à Alexis. Il n’oublie jamais qu’on ne fait jamais rien d’autre que de filmer comme un documentaire même si on fabrique tout de A à Z. On enregistre, que ce soit du son ou de l’image, la réalité devant nous. Donc à partir de là, chaque plan est construit sans rien rigidifier. Je parle aux comédiens tout le temps pendant la prise mais aussi à Alexis, au cadreur qu’à l’opérateur. Avec Mélanie Thierry, c’était parfois comme un pas de danse à deux. Pour le bonus du DVD, j’aimerais bien proposé de mettre quelques scènes avec le son direct, on entendrait : « Arrête-toi, regarde le téléphone, … ». En même temps, Mélanie Thierry, on n’a pas besoin de lui dire énormément de choses car elle ne joue pas. Elle ne se force pas.

FrenchMania : Justement, comment s’est fait le choix de Mélanie Thierry pour le rôle ?

E.F. : Alors ce n’était pas évident au début mais je crois qu’elle n’est pas d’accord avec ce que j’ai dit dans le dossier de presse du film. Grosso modo, il est vrai que je ne pensais pas à elle dans un premier temps alors que j’admirais ce qu’elle avait fait dans mon film précédent Je ne suis pas un salaud. On a fait des essais et tout de suite s’est imposée cette double palette qu’elle avait : de pouvoir être ce personnage romantique et romanesque de jeune femme et en même temps d’avoir l’épaisseur d’une femme qui a vécu et qui a eu une position réflexive par rapport à son expérience. Et ça, dès les essais ça s’est vu. Il est d’usage de dire du bien des comédiens avec lesquels on a tourné mais là je pense que, même si on la savait excellente comédienne, les gens vont se rendre compte qu’elle est immense. Il y a un vrai travail intérieur qui se lit un peu à l’extérieur. Si je mettais des plans où je la dirige à vue dans un bonus, cela ne serait pas une offense parce qu’on verrait le travail qu’elle fait quand elle reçoit l’information. Kavyrchine au cadre, suit tout cela. Sans jamais l’ombre d’un chatterton ou d’une marque au sol pour marquer la place des comédiens, jamais de répétition.

FrenchMania : On peut aussi évoquer le choix des personnages masculins comme Benoît Magimel et Benjamin Biolay…

E.F. : Magimel ! Je cherchais celui qui allait pouvoir représenter un objet de fascination pour Marguerite, cette fascination pour l’altérité absolue, pour celui qui ne lui ressemble absolument pas. C’est quelque chose qu’on retrouve dans les grandes figures de l’œuvre de Duras et même dans son cinéma. A partir du moment où elle rencontre Depardieu, elle le lâche peu ! Et je pense que c’est vraiment ça cette recherche de l’altérité, de cette chose qu’elle n’a pas et qu’elle ne voit pas chez ceux qu’elle fréquente. Pour Biolay, c’est autre chose. J’ai eu du mal à trouver le personnage de Dionys parce que c’était un personnage phénoménal à l’époque, un jeune type qui était l‘un des plus brillants universitaires et intellectuels qui soit. Et la part que lui donne Marguerite Duras dans le récit est en fait un gros mensonge, elle dit qu’il n’est pas là, qu’il est là quand même. Quand on lit le récit de La Douleur sans bien connaître sa biographie, on ne se dit pas qu’ils sont amants ou qu’il y a même autre chose entre eux qu’une amitié fraternelle nourrie par l’absence, par le respect intellectuel… Je ne voulais pas non plus inventer des scènes qu’elle n’avait pas écrites donc il fallait quelqu’un qui puisse avoir dans le silence et dans la prestance, dans la présence, une profondeur. Je crois que c’est ce qu’il apporte dans le film, cette présence avec assez peu de cordes à jouer. Avec peu d’instruments, il arrive à composer quelqu’un qui a une conscience politique, une conscience de l’époque, qui est attaché, protecteur et amoureux.

FrenchMania : Il est presque fantomatique !

E.F. : C’est comme ça qu’elle l’écrit ! A « mardi 20 avril », par exemple, elle écrit 3 pages et on apprend à la fin que dans la pièce d’à-côté il y avait Dionys sans qu’on sache d’où il sort. Et en pleine nuit c’est pareil !

FrenchMania : D’où est née l’envie d’adapter ce texte-là ?

E.F. : On est venu me proposer d’essayer de l’adapter et je l’ai fait. C’était un roman que j’avais lu il y a longtemps, quand j’avais 20 ans, et qui m’avait bouleversé. En vieillissant on devient un peu plus « large » avec soi-même et je me suis dit qu’il fallait essayer. Cela a commencé comme ça, comme une opportunité qui m’a renvoyé à un des récits qui m’avait le plus bouleversé.

FrenchMania : Et comment vous sentez-vous avant la sortie du film ?

E.F. : Ça fait un peu peur pour plusieurs raisons. On a envie que le film soit vu et dans l’industrie de sortie des films, c’est difficile que les films se fassent une place. On fait ce genre de film avec beaucoup de cœur et on a envie qu’il y ait un peu de cœur dans la réception aussi mais on n’est pas maître des choses. J’ai connu une sorte de douche froide sur Je ne suis pas un salaud donc je ne tire pas de plans sur la comète. J’ai eu les boules parce qu’à l’époque des César, j’ai reçu plein de mails enthousiastes de personne qui le découvraient dans le coffret … Vous passez 3 ans à faire un film … Et rien. Pour La Douleur, les grands sélectionneurs des grands festivals n’ont pas souhaité porter ce film, j’espère que les journalistes le feront alors !

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira

Photo : Emmanuel Finkiel et Mélanie Thierry sur le tournage du film – © Læticia Gonzalez