Eva de Benoît Jacquot

Journal d’une fille de joie

Habitué de la Berlinale – il y a présenté trois de ces cinq derniers films -, Benoît Jacquot était de retour cette année en compétition avec Eva. Ce roman de James Hadley Case était déjà à l’origine du film éponyme de Joseph Losey. Pour remplacer Jeanne Moreau dans le rôle-titre, il a choisi l’actrice française la plus cotée du moment, Isabelle Huppert, également à l’affiche ce mois-ci de Madame Hyde de Serge Bozon et de La Caméra de Claire du prolifique Hong Sangsoo. A ses côtés, Gaspard Ulliel incarne le sombre et ténébreux Bertrand, faux dramaturge qui connait le succès en s’appropriant la pièce d’un autre. Poussé par sa compagne et son producteur à écrire une nouvelle œuvre, il part s’isoler dans un chalet alpin. Par hasard, Bertrand y rencontre Eva, une mystérieuse prostituée. Nait alors chez lui une véritable obsession pour cette femme aussi fragile et froide que la glace. Lorsqu’il décide d’en faire le protagoniste de son nouveau roman, leur relation bascule dans la perversion.

Une mort et une imposture. Alors que la première séquence d’Eva éveille l’ambiguïté et le trouble, à la manière d’un Polanski (The Ghost Writer), voire d’un De Palma (Passion), le film bascule rapidement dans l’artificialité et l’inélégance. Bien qu’il tente à tout prix d’instiller une atmosphère malsaine à son récit, Benoît Jacquot ne parvient jamais à construire une tension capable de déstabiliser. Pire, les ficelles sont si visibles qu’elles privent le film de toute crédibilité et sophistication. Aussi racoleur que son héroïne à la perruque brune, Eva multiplie les effets de mise en scène – ralentis, transitions malhabiles, répétitions de plans – qui asphyxient l’émotion. A ce manque de simplicité flagrant, s’ajoutent de réels problèmes d’incarnation. Dans ce cadre rigide et étriqué, impossible pour les comédiens de faire vivre leurs personnages. Isabelle Huppert, engoncée dans son rôle de femme calculatrice, semble rejouer la froide Michèle d’Elle. Sans Paul Verhoeven et son talent d’équilibriste aux manettes, la frigidité de son personnage devient vite caricaturale. De la même manière, Gaspard Ulliel reste complètement captif de l’ambigüité plus qu’appuyée de l’usurpateur qu’il incarne. Ni Richard Berry en producteur omnubilé par son argent, ni Julia Roy en petite amie naïve ne permettent au récit de regagner en crédibilité. Lancé à pleine vitesse comme un train perçant la nuit, Eva nous amène d’un point A à un point B, sans s’occuper de notre confort et de l’originalité du voyage. A l’arrivée, personne ne semble y croire, pas même les personnages du film, dénués de toute capacité d’empathie. En cherchant coûte que coûte à cocher les cases du thriller psychologique, Eva s’enferme dans la simulation et la contrefaçon. Ne reste que l’envie de (re)découvrir le talent de Joseph Losey et de rendre encore hommage à Jeanne Moreau.

Réalisé par Benoît Jacquot. Avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy… Durée : 1H40. FRANCE