Festival d’Arras, épisode 1 : Focus sur “Deux Fils” de Félix Moati et “Sibel”

Avant-premières exceptionnelles, compétition de films européens et découvertes, FrenchMania, partenaire du festival d’Arras, partage ses coups de cœur et scrute la compétition européenne de ce rendez-vous nordiste éclectique et convivial. Épisode 1 de notre reportage arrageois avec critique et interview de Félix Moati au sujet de son premier film comme réalisateur, le très touchant Deux Fils, et quelques mots sur Sibel.

Deux Fils de Félix Moati / Avant-première

3 Hommes et un bouquin

Ivan (Mathieu Capella), 13 ans, est en pleine remise en question. Ses modèles, son grand frère et son père qui l’élève seul, ne sont plus à la hauteur de l’admiration du jeune ado en plein crise mystique avec obsession christique et latin renforcé au menu. Il faut reconnaître que les adultes du foyer filent un mauvais coton ! Joachim, son frère (Vincent Lacoste), est en boucle sur Suzanne qui est partie, drague tout ce qui bouge et délaisse de façon relativement inquiétante son cursus en psychiatrie et Joseph, son père (Benoît Poelvoorde), dont le frère vient de mourir d’un cancer, a abandonné son cabinet de médecin pour tout miser sur une plus qu’hypothétique carrière de romancier. Ce livre matérialise les enjeux majeurs du film, il en est le révélateur, le lien invisible. Par son biais se rétablit la communication entre ces trois hommes qui s’aiment mais ne se le disent plus ou mal, et ressurgit l’importance qu’ils ont les uns pour les autres, la façon dont ils se protègent, s’écoutent aux portes pour mieux se soutenir.

Sur cette trame ténue et intime, Félix Moati dresse, avec son trio père et (deux) fils, un état des lieux finement senti et jamais démonstratif de la condition masculine aujourd’hui, et à trois âges de la vie. S’il fait confiance avec raison à la force et à la finesse de ses interprètes, Félix Moati créé avec ce premier long métrage une atmosphère d’une douceur infinie dans cet Est parisien qu’il semble connaître comme sa poche et ose des dialogues qui ont du fond. Les trois garçons vont devoir fendre l’armure, chacun à sa façon, et le résultat s’avère, au fil du récit, bouleversant à plus d’un titre. Poelvoorde n’a jamais été aussi émouvant, Lacoste prouve, une fois de plus, la justesse et la modernité de sa bienveillance nonchalante et le jeune Mathieu Capella qui interprète Ivan est une découverte réjouissante. Anaïs Demoustier, prof particulière de latin du plus jeune des frères et maîtresse de l’aîné, complète ce trio avec une liberté qui lui va bien.

Ancré dans ce fameux air du temps qu’il capte à merveille, Deux Fils va bien au-delà. Il porte en son cœur une réflexion salvatrice sur le mode du “c’est quoi être un mec bien aujourd’hui ?”. Et poser une telle question avec légèreté, intelligence et douceur, c’est déjà y répondre.

Félix Moati (Deux Fils) : “Je ne suis pas du tout familier d’une masculinité virile

Pourquoi avez-vous eu l’envie de raconter cette histoire de famille qui décortique la masculinité ?

J’ai commencé à avoir l’idée vers mes 25 ans, là je viens d’avoir 28 ans. Il y a avait l’idée de faire une étude de ma propre masculinité, et je me suis rendu compte qu’il fallait plusieurs personnages pour que cela créé le dialogue. J’ai donc confronté le souvenir de cet enfant que j’avais été qui refusait la faiblesse de ses modèles. Je trouve ça étonnant de voir à quel point, à certains moments de l’enfance ou de l’adolescence, on est très rigide. On a une rigidité qui est cruelle à l’endroit de la fragilité des autres. Je me souviens de ne pas avoir supporté que mon grand frère soit parfois mélancolique, un peu fragile et cette idée de faire dialoguer un grand frère confronté à une forme d’exil de sa propre vie comme un fantôme, un peu flottant avec un petit de 13 ans qui lui a envie de se saisir de la vie avec une sorte de fanatisme. Et qui est chaperonné par un père un peu en chute aussi.

Cette vision de la masculinité est vraiment au cœur du film …

Je ne suis pas du tout familier d’une masculinité virile. La question de la virilité je trouve que c’est dépassé et je pense que c’est l’obsession de notre époque, d’où a résurgence de tous les fascismes et tous les populismes à travers le monde. Ils utilisent cette pseudo virilité effondrée pour réclamer le retour de l’autorité. Je suis effondré par ce qui se passe au Brésil, avec Orban en Hongrie, par le rapport aux femmes qui est terrifiant. Ces gens instrumentalise la virilité avec des visées politiques. Pour moi la démocratie, c’est de la féminité et de la masculinité fragile, je crois vraiment à cet idée qu’on est jamais “plein de soi-même” mais qu’on a besoin des autres. Le père a besoin de ses deux fils, ils ont besoin les uns des autres.

Comment, partant de souvenirs un peu personnels, parvient-on à distribuer les rôles à des comédiens quand on est soi-même acteur ?

Le fait de ne pas jouer me protège et me met à distance. Si j’avais joué le rôle de Vincent Lacoste, puisque de tout évidence je n’ai pas l’âge de jouer le rôle de Matthieu Capella, il n’y aurait plus eu le plaisir de la fiction. Il ma fallait mettre cette distance entre le sujet et moi. Pour interpréter le père, et Benoît Poelvoorde n’a aucun orgueil par rapport à ça, cela devait être Depardieu. Ils nous a dit oui sans que je ne sache jamais pourquoi, il a quitté le projet sans que j’en sache plus ! Maintenant, je n’arrive tellement plu à imaginer quelqu’un d’autre que Benoît que c’est comme ci je l’avais vraiment écrit pour lui ! Il connait tellement intimement ce dont on parle ! Il est très pudique mais il a ce truc d’extrême délicatesse, comme Vincent et tous les acteurs que j’aime, une sorte de nonchalance concernée. Il est là mais aussi un peu ailleurs et cet ailleurs lui appartient, il ne faut pas lui demander où il est ! Les acteurs qui se créent des espaces ça me plaît !

Et comment avez-vous dessiné le personnage féminin principal interprété par Anaïs Demoustier ?

Je voulais que ce soit une fille parfaitement libre et infidèle et que cela ne soit pas un sujet. Dans la représentation de l’infidélité au cinéma, c’est parfaitement admis chez les hommes et on doit toujours le justifier pour les femmes ! Elle est séduite par Vincent et amoureuse de son mec sans plus de justification que ça et c’était très important pour moi. On culpabilise toujours trop les filles, et leurs désirs !

De l’esthétique aux dialogues, le film baigne dans une véritable douceur, c’était l’esprit de ce que vous vouliez faire ?

Un de meilleurs amis me dit souvent que je cherche le conflit juste pour le plaisir de la réconciliation, et c’est comme si ce film n’était qu’une quête de réconciliation et de tendresse. Dans la vie, dans les films, dans la littérature, ce que j’aime ce sont les personnes en quête de consolation. Ce n’est que ça dans Deux Fils. On a peur de l’admettre mais on se sent tous affreusement seuls et on a tous besoin des autres, j’en suis certain. J’avais vraiment envie de faire un film là-dessus. Pour les dialogues, j’aime bien dans les films le mélange de banalités et de langage un peu sophistiqué ! J’aime les fulgurances chez les personnages. Le langage me fascine car il n’est jamais harmonieux, il peut être trivial, banal, normal, sublime et il dit tout d’un personnage, ses origines sociales, ses aspirations, ce qu’il cache. Quitte à ce que mes personnages puisse paraître parfois bêtement sophistiqué. Et on peut faire dire des choses à Vincent qui ne passeraient pas chez d’autres acteurs, c’est un génie !

Il y a une certaine filiation avec Simon et Théodore de Mikael Buch dans lequel vous interprétiez l’adulte confronté à un ado. Vous vous êtes inspiré de votre expérience de comédien, de vos rencontres pour écrire Deux Fils ?

Mikael Buch, particulièrement m’a beaucoup apporté ! Dans ce rapport, cette envie d’être admiré par un petit qui ne donne pas son admiration qui te dit juste “Attention, vieux, t’es un adulte et tu es corrompu par définition !“. Le principe même d’être un enfant c’est de ne pas accepter la corruption. Mikael Buch m’a beaucoup appris, Antony Cordier aussi avec Gaspard va au mariage, pour les dialogues et la direction d’acteurs. Donc, oui, évidemment je vole aux réalisateurs avec lesquels je travaille, c’est certain !

Et l’humour entre religion et psychanalyse a un petit côté allenien …

Ah ça me fait plaisir ! J’ai un amour très profond et très structurant pour Woody Allen ! Je tourne en ce moment avec Jesse Einsenberg, on joue deux frères dans un film sur le mime Marceau donc je suis à fond là-dedans !

Deux Fils de Félix Moati sera en salles le 13 février 2019

 

Sibel de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci / Découvertes européennes

Film d’émancipation

Le couple franco-turc aux commandes de Noor, sorti en 2014, aime explorer la Turquie et les personnages différents. Là, Sibel, une jeune femme de 25 ans qui travaille dans les champs et créé son monde dans les bois d’un village de montagne du Nord du pays. Signe particulier : suite à des problèmes médicaux survenus pendant l’enfance, elle ne parle pas mais siffle un langage ancien de la région que comprennent presque exclusivement son père, le maire du village et sa sœur. Quand, dans sa quête éperdue d’un potentiel loup, elle se retrouve dans la forêt face à face avec un homme errant et blessé, son destin bascule. A son contact, elle ressent ses premiers émois, ses premières contradictions et l’envie de vivre sa vie. Conte sur l’émancipation et l’acceptation de soi, sur la force ancrée du patriarcat, Sibel joue la carte naturaliste. Le film parvient, sans esbroufe ou effet superflu, à transformer une jeune femme solitaire et fuyante en héroïne révoltée. Une jolie découverte

Sibel de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencircisera en salles le 13 mars 2019

Photos/crédits  : Deux Fils / Le Pacte – Félix Moati /autoportrait – Sibel /Copyright Arsenal Filmverleih