Festival de Cinéma Européen des Arcs / “Nico, 1988” : critique et interview

Du 16 au 23 décembre, FrenchMania enfile ses après-ski à l’occasion de la 9e édition du Festival de Cinéma Européen des Arcs.

Nico, 1988 de Susanna Nicchiarelli – Compétition officielle

Nico après Nico

Quel est l’intérêt de raconter les dernières années de l’icône Nico, accro à l’héroïne, qui enchaîne les concerts hasardeux dans des lieux improbables ? C’est la question qu’on peut se poser au début du visionnage du film de la réalisatrice italienne Susanna Nicchiarelli. Réponse en deux mots.

Une actrice

C’est à la comédienne danoise Trine Dyrholm (Festen, En Eaux troubles) qu’échoit la difficile tâche d’incarner une femme qui n’est plus. Qui n’est plus belle, qui n’est plus populaire, qui n’est plus Nico puisqu’elle se fait appeler par son vrai nom, Christa Päffgen et qu’elle tique dès qu’on la ramène à l’époque Velvet. Dyrholm excelle dans l’exercice en incarnant toutes les facettes de cette femme vieillissante, versatile, égocentrique et touchante de détresse. La performance est d’autant plus remarquable que la comédienne chante à plusieurs reprises les titres (souvent in extenso) de la carrière solo de l’ex-icône avec un habile mélange de grâce post-punk et de rage. Reprise de Big in Japan d’Alphaville en prime !

Une réalisatrice

Susanna Nicchiarelli parvient à nous embarquer dans son récit par la puissance de sa mise en scène. Très cadrés, carrés et construits, ses plans convoquent toute une esthétique du cinéma germanique du début des années 80, on pense à Fassbinder, souvent. Mais jamais le film n’est aussi fort que quand il met en place son esthétique propre et souvent onirique : un panoramique en slow motion sur une cérémonie religieuse, des souvenirs de Berlin sous les bombes, des salles de concerts crados qui deviennent sanctuaires quand la voix les envahit. Nico, 1988 est le portrait personnel et fascinant d’une femme dans l’après. Hypnotique et bouleversant. F.F-M.

Nico, 1988 de Susanna Nicchiarelli. Avec Trine Dyrholm, Calvin Demba, Sandor Funtek, Karina Fernandez. Prix Orizzonti du meilleur film au Festival de Venise 2017. Sortie Avril 2018.

“La vie n’est pas un conte de fées”, rencontre avec Susanna Nicchiarelli et Trine Dyrholm

Pourquoi le choix de 1988, cette année particulière, la dernière ?

S.N : D’abord parce que les années 80 m’inspirent. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une période de la carrière de Nico que les gens connaissent peu. Je voulais m’éloigner des clichés et je trouvais que c’était également la partie la plus intéressante de sa vie de femme.  Je voulais raconter l’histoire d’une femme qui se libère, qui s’affirme. La vie de Nico a été particulièrement dramatique. Mais les années 80 ont été les plus joyeuses malgré tout. Cela m’a plu d’imaginer cette femme dans cette époque si particulière et chère à mes yeux. Nico est née en 1938, au début de la seconde guerre mondiale, et est morte en 1988, un an avant la fin de la Guerre froide. Elle appartient donc à une génération particulière, une génération marquée par les conflits, la mort, les ruines.

Trine, quel rapport aviez-vous, avant le film, avec cette icône de la musique et de la mode et comment vous êtres-vous emparée de ce personnage ?

T.D : Je ne savais pas grand chose de Nico avant que Susanna ne m’écrive pour m’offrir ce rôle. J’étais dans un premier temps un peu perplexe car je ne me trouvais à priori pas de points communs avec Nico, je ne savais pas comment aborder ce personnage. Puis j’ai reçu le scénario que j’ai trouvé remarquable, et cette femme m’a immédiatement séduite. C’était audacieux de la part de Susanna de parler de Nico après Nico si je puis dire. Nous nous sommes vues à Copenhague et nous avons passé ensemble un moment délicieux. J’ai tout de suite eu confiance en Susanna, et cru en elle. J’étais évidemment intimidée par ce défi car Nico est un personnage complexe à aborder. Le plus difficile a été de trouver le personnage, de créer une version originale de Nico. La voix a vraiment été un vrai défi. J’ai travaillé, beaucoup, pour pouvoir chanter les chansons de Nico sans l’imiter. J’avais peur d’en faire des tonnes.

S.N : Avant le tournage, nous avons en effet passé du temps en studio pour enregistrer les chansons car la musique est un aspect essentiel du film et le choix des chansons apparaissait déjà dans le script. Ce sont de véritables réinterprétations que nous avons faites, d’authentiques reprises. Trine a travaillé avec les musiciens. Ils ont cherché ensemble différents styles. C’est à travers sa musique que nous communiquions avec Nico d’une certaine manière. Les chansons sont souvent interprétées en entier dans le film et leurs paroles ont été volontairement retranscrites parce qu’elles ont un sens évident, qu’elles renseignent sur la profondeur de Nico qui était une magnifique auteure. Elles nous ont guidées dans la composition et décomposition du personnage que nous avons créé. Chaque chanson est reliée à une partie du voyage interne et externe de Nico.

T.D : les chansons font un peu office de monologues intérieurs du personnage.

Et pourquoi cette incroyable reprise de “Big in Japan” d’Alphaville ?

S.N : Évidemment, Nico ne l’a jamais interprétée. Mais je trouvais que cette chanson incarnait tellement les années 80 que j’ai voulu l’inclure dans cette séquence. Alphaville est un groupe allemand et “Big in Japan” a fait le tour de l’Europe de l’Est. Je voulais créer un contraste entre la musique et le ton de la scène, surtout ne pas créer de pathos. Entendre “notre Nico” chanter cette chanson des années 80, ça lui donnait une dimension gothique. Je crois que l’esprit du film réside dans cette version de “Big in Japan”!

La mise en scène est précise, originale, inspirée, et la photo, sublime…

S. N : Merci ! J’ai adoré travailler avec Crystel Fournier, chef opératrice française dont j’admire le talent. Elle est extrêmement précise. C’était la première fois que je travaillais avec une chef opératrice et j’ai aimé son enthousiasme, sa manière de penser et de préparer chaque scène. On a fait le choix de ce format carré, un choix assez courageux je pense, car aujourd’hui tout est plutôt rectangulaire, même nos écrans de télé. On a tourné avec une Alexa mini. Ce format particulier nous donnait à tous la sensation de l’époque, des années 80. Il nous a aussi conduit à bosser autrement, et ça a stimulé l’ensemble de l’équipe, y compris les acteurs. C’était important à mon sens de retrouver un grain, une esthétique “VHS”, de travailler sur les couleurs complémentaires, le rose, vert, des couleurs qui dominaient dans les concerts indé dans les années 80. On a aussi beaucoup parlé avec Crystel de la nature du film. Il ne devait surtout pas être épique. Je voulais lui donner une dimension plus intime sans passer par des gros plans. Je ne voulais pas forcer l’identification avec Nico. Elle devait être progressive pour qu’à la fin du film, on lui pardonne tout. C’est l’humanité de ce personnage complexe qui m’intéressait. Je voulais m’approcher d’elle lentement. Ce que je n’aime pas dans certains biopics, c’est le recours immédiat à l’identification. Elle est forcée. C’est le contraire de mon approche. Idem pour la ressemblance entre l’actrice et le personnage. Trine ne ressemble pas à Nico. Je ne voulais pas d’une imitation mais créer avec Trine notre propre Nico. La prise de libertés était essentielle.

Quelles ont été les scènes les plus compliquées à tourner ?

S.N : Les concerts. Nous faisions énormément de prises et Trine a assuré car les représentations scéniques nécessitaient une énergie folle.

T.D : Les scènes tournées en Belgique n’ont pas été simples non plus car il faisait très froid ! En Allemagne aussi… Il a fait froid, mais le tournage était si chaleureux. Nous avons beaucoup ri, parfois jusqu’aux crampes d’estomac. Mais quelle expérience ! Il y avait des gens de nationalités différentes, des gens qui parlaient  des langues différentes, c’était très riche.

S.N : Oui, l’identité européenne du film est très importante pour moi. C’est un film européen sur une femme européenne  qui a vécu une petite partie de sa vie aux Etats-Unis et qui est revenue en Europe. L’identité européenne de Nico est très forte. Elle est née en Allemagne, a habité en France, en Angleterre. Une partie du film se passe en Italie car elle y a aussi posé ses bagages. D’avoir alors sur le plateau la réunion de différentes identités et nationalités semblait cohérent. Nous avons tous ensemble travaillé à un souvenir commun, celui de l’Europe des années 80.

Nico, 1988 évite les écueils du biopic académique et prend des allures de road movie.

S.N : Absolument. Les biopics dits classiques ont tendance à vouloir tout raconter de la vie du personnage qu’ils mettent en scène. Nico était une rock star, et les histoires des rock stars se ressemblent un peu toutes : l’arrivée dans la lumière puis la dégringolade. Je me suis donc concentrée sur 1988, période où Nico n’est plus dans l’ombre des hommes. Elle était évidemment entourée de son manager, Alan (interprété par John Gordon Sinclair dans le film, Ndlr), et il y avait son fils (Ari, interprété par Sandor Funtek vu notamment dans La Vie d’Adèle, Ndlr). John Gordon Sinclair a tout de suite compris que son personnage devait être une ombre bienveillante, qu’il ne devait jamais absorber le personnage de Nico. C’est avant tout un film sur une femme. J’ai rencontré le vrai manager de Nico qui est décédé aujourd’hui, et cette rencontre m’a beaucoup nourrie. Il a soutenu Nico jusqu’au bout, l’a aidée à arrêter la drogue. C’était pour elle un point de repère, et je pense que c’est pour ça qu’il n’y a jamais eu d’histoire d’amour entre eux.

T.D :  J’ai moi-même connu des moments délicats et je comprends que l’on puisse se laisser sombrer. Je n’ai évidemment pas connu les mêmes drames que Nico et n’ai pas été accro à l’héroïne. Sa dépendance je devais la transmettre aussi bien de manière psychologique que physique. Au début du film, Nico se cache pour prendre sa dose. Elle a besoin d’intimité. Petit à petit, elle le fait de manière moins discrète, devant un tiers. Parfois, elle tombe K.O, parfois le passé remonte et les flashs l’assaillent. La drogue la défigure, elle ressemble parfois à de la merde.

S.N : Oui, on voit tous les changements par lesquels passe Nico. C’est important de dire à ceux qui n’ont pas vu le film que le sujet n’est pas l’addiction mais comment Nico sort de la dépendance à la drogue. Dans la dernière partie du film, elle se débarrasse de son addiction. Il y a de l’espoir. Il y a dans le film la volonté de montrer qu’une personne peut changer, peut s’en sortir. Le personnage de Nico prend la mesure du carnage et réagit à son autodestruction. Ce n’est jamais sentimental. Ce n’est jamais romantique. La vie n’est pas un conte de fées.  L’approche se devait d’être réaliste.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira

Photo : Susanna Nicchiarelli et Trine Dyrholm sur le tournage, crédit : Emanuela Scarpa