Festival de Saint-Jean-De-Luz : On fait le bilan !

Il y a des festivals qui se font un malin plaisir chaque année de tenir leurs promesses. La mission de celui de Saint-Jean-De-Luz est simple : révéler ou confirmer des cinéastes venus présenter leur premier ou deuxième long métrage. Sous la houlette curieuse et bienveillante de son directeur artistique Patrick Fabre, la 6ème édition dont le palmarès sera révélé ce soir a été à la hauteur de l’enjeu, donnant le pouls du jeune cinéma en parcourant le monde. Focus sur les films marquants de cette cuvée 2019.

Attention chef d’œuvre !

Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay (Canada, France, Belgique)

Ce premier film, projet porté depuis près de 15 ans par Guillaume de Fontenay aura été le choc de ce festival. Niels Schneider y incarne avec engagement le journaliste Paul Marchand, figure du reportage de guerre qui fut l’un des premiers à couvrir le siège de Sarajevo au début des années 90, fort de son expérience au Liban. Le film parvient à rendre limpide les enjeux politiques et intimes de ce conflit si mal compris qui laissait une grande partie du monde occidental de marbre. Luttant avec opiniâtreté contre les apparats et les us et coutumes de la fausse bonne conscience journalistique, figure romanesque et contestée, Paul Marchand était la voix qui osait raconter ce siège, cette guerre, de l’intérieur pour les auditeurs des nombreuses radios francophones qui l’employaient. Le film de Guillaume de Fontenay réussit l’impossible : la précision et le chaos, un questionnement permanent sur le rôle du journaliste et un récit haletant, un grand film de cinéma dont les sujets principaux seraient le point de vue et l’humanité. Un chef d’œuvre de cinéma vibrant et d’une intelligence rare. (En salles le 27 novembre 2019).

Seul(e) contre tous

Tu mourras à 20 ans de Amjad Abu Alala (Soudan, France entre autres), La Nuit venue de Frédéric Farucci (France) et Noura Rêve (Tunisie, France, Belgique)

A sa naissance, Mozamil, est victime d’une sorte de malédiction. Les prédicateurs du village vont sceller son destin, le jeune garçon mourra à 20 ans. Le père s’enfuit, la mère le chérit, compte les jours et le protège. L’année de ses 19 ans, le jeune héros de Tu mourras à 20 ans va devoir laisser celle qu’il aime trouver un mari, et se trouver un père de substitution iconoclaste et cinéphile qui va lui ouvrir les yeux. Récompensé d’un Lion d’or du meilleur premier film mérité lors du dernier festival de Venise, ce film soudanais a bénéficié de nombreuses aides financières étrangères (France, Egypte, Allemagne, Norvège, Qatar). A travers les yeux de Mozamil, c’est toute une communauté soudanaise qui vit entre tradition, religion avec de rares fenêtres sur l’ailleurs. Le jeune homme va devoir combattre les préjugés et une prétendue fatalité pour tenter de conquérir son droit à la vie dans ce film aux allures de conte philosophique rythmé par les battements de cœur.  Pictural, original et sensible, ce portrait du jeune homme en feu est la révélation d’un grand cinéaste : Amjad Abu Alala. (En salles le 8 janvier 2020).

Dans La Nuit venue, on suit Jin qui est chauffeur de VTC depuis près de 5 ans, date de son arrivée à Paris de sa Chine natale. Ce jeune passionné de musique électronique, ancien DJ à Pékin, est tout près d’avoir payé sa dette à la mafia chinoise locale en heures de travail nocturne au volant de sa grosse berline noire. C’est quand il rencontre Naomi, danseuse dans un cabaret interlope de Saint-Germain-des-Prés, qu’il va commencer à enfreindre les règles et compromettre son rêve de liberté. Avec cette plongée dans les méandres de la mafia chinoise à Paris, Frédéric Farucci signe un film direct, inspiré et documenté qui porte un regard nouveau et original sur la capitale la plus filmée du monde. Son exploration de ce monde souterrain et de cette communauté invisibilisée (au quotidien comme au cinéma) est merveilleusement servie par le couple inédit et convaincant que forment Camélia Jordana et Guang Huo. (En salles début 2020).

Sobre, sombre et actuel, Noura rêve de Hinde Boujemaa est un drame tunisien (coproduit par la France et la Belgique) qui bouscule. Noura attend que son divorce soit prononcer pour enfin vivre son amour avec Lassad et quitter Jamel, son mari incarcéré et père de ses trois enfants. Malgré quelques phases un peu flottantes en termes de récit, ce film-portrait d’un femme qui aspire à suivre son instinct et ses sentiments dans une Tunisie rétrograde sur les questions de mœurs séduit par la puissance de son sujet, de sa mise en scène et l’interprétation saisissante de la comédienne Hend Sabri. (En salles le 13 novembre 2019).

Travailleurs, travailleuses

Made in Bangladesh de Rubaiyat Hossain (Bangladesh, France, Danemark, Portugal) et Freedom de Rodd Rathjen (Australie)

Les destins de Shimu et de Chakra sont liés par un même thème : le travail comme motif d’affirmation de soi et de ses droits. Dans Made in Bangladesh (en salles le 4 décembre 2019), c’est une jeune femme de 23 ans, qui a fui son foyer à l’adolescence pour échapper au mariage forcé, qu’on retrouve en guerre face à des employeurs esclavagistes d’une usine de textile à Dacca. Pour faire valoir ses droits autant que ceux de ses camarades (des femmes instrumentalisées et maltraitées), elle va prendre tous les risques et monter un syndicat qui va faire trembler les patrons. Si le combat semble perdu d’avance, la détermination de Shimu est source d’inspiration et révèle sa soif d’égalité et d’indépendance. Dans Freedom (en salles le 27 novembre 2019), c’est un jeune garçon de 14 ans qui, lui aussi, quitte sa famille pauvre et nombreuse pour chercher du travail et une vie meilleure ailleurs que dans les rizières. Au bout des chemins poussiéreux, il y a la mer, le golfe de Thaïlande, et des chalutiers qui embarquent les rêves et les espoirs de jeunes hommes brisés, otages de caïds pour qui la vie des autres n’a pas de valeur. Deux films inspirés et poignants qui lorgnent sur une réalité brutale. Deux films en forme de parcours initiatiques qui montrent les visages de ceux et celles que la société invisibilise ou sacrifie.

Manque de souffle

L’Etat Sauvage de David Perrault (France)

Malgré un sujet passionnant (la fuite des colons français des Etats-Unis pendant la Guerre de Sécession), des actrices exceptionnelles (Alice Isaaz, Constance Dollé ou Kate Moran, entre autres) et un sens aigu de la mise en scène, L’Etat sauvage manque sa cible. Film rêvé comme un western féministe, la deuxième réalisation de David Perrault, à qui on doit le très réussi Nos Héros sont morts ce soir, perd le spectateur avec un scénario brouillon dans lequel se mêlent une chasse aux diamants, des rites vaudou, une vengeance, une fuite vers la côte, un drame familial et une histoire d’amour. Malheureusement, aucune de ces arches narratives n’est réellement tenue, les repères géographiques et temporels manquent et le film semble courir après un souffle qu’il ne rattrapera jamais. Une réelle déception devant le projet ambitieux d’un réalisateur talentueux. (En salles le 26 février 2020).