FIFIB 2017 / Festival insoumis

Liberté, égalité, postérité

Pendant 8 jours, Bordeaux était à la fête, celle du cinéma indépendant. Des longs et courts métrages venus du monde entier, d’Iran, du Canada, de Turquie, ou de Zambie, souvent projetés pour la première fois en France, se sont offerts aux yeux gourmands des spectateurs. Le FIFIB – comme l’appellent ses coutumiers – met tout en œuvre pour faire battre le cœur de la ville au rythme du cinéma, favorisant les rencontres, performances et activités méta pour encore plus de sensations : filmo-thérapie en duo avec Eva Bester et Eric Judor, lectures poético-musicales de Pasolini par Virginie Despentes et Béatrice Dalle, Pacôme Thiellement et ses films “hérétiques” (Melancholia, Gorge, cœur, ventre, pour en citer deux). Pour tous les goûts, de tous les genres. C’était d’ailleurs le mantra du Festival cette année, “décloisonner les genres, les emmêler, les confondre“.

Dans la compétition longs métrages, on a vu des œuvres politiques pour la plupart, comme Meteors du réalisateur turc Gürcan Keltek, fiction expérimentale sur la mémoire éclatée d’un pays à l’histoire chahutée, Disappearance, long métrage iranien d’Ali Asgari qui met en scène le dialogue buté entre la jeunesse et les institutions à Téhéran, L’Amour des hommes de Medhi Ben Attia qui parle de la fragilité des libertés en Tunisie à travers le portrait d’une artiste, Los Territorios d’Iván Granovsky, leçon ambitieuse de géopolitique interactive, sans oublier Medea d’Alexandra Latishev Salazar, drame intime et poignant sur une adolescente et sa grossesse qui dérange. On a aussi vu a des drames familiaux dans lesquels les enfants paient ou ramassent les pots cassés (Soleil Battant, Son of Sofia, Pin Cushion). Quand ça va mal, le cinéma est là non pas pour guérir mais faire réfléchir. Et ça gamberge, ça gamberge.

  •  Le film le + étrange

Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico (compétition long métrage)

Ce film, on aurait pu le rêver. Un rêve en noir et blanc où tout ce qui traine aux quatre coins de notre subconscient s’incarnerait. Ce genre de rêve qui, au réveil, s’accroche encore par flashs à tout son corps mais le laisse flou. Décor, situation. Une île, des jeunes hommes, leurs vices, leur brutalité. Orange mécanique featuring Cocteau. A priori, c’est un cauchemar, surtout pour les victimes de ces garçons sauvages, des femmes principalement. Les crimes de cette bande adolescente cessent le jour où un mystérieux capitaine la coffre et l’embarque à bord de son navire. Sa mission : redresser les mauvais garçons. Mais alors, tout dérape. Ce premier long métrage de Bertrand Mandico n’est pas qu’une hallucination grande et belle où le masculin paie pour la domination qu’il exerce sur les autres genres. Mandico déplace le curseur du côté de l’allégorie, et à travers cette bande de mecs dégénérés qui font le monde autour de leur queue, raconte des métamorphoses, épiques et crues comme chez Ovide, et la fin du règne des empereurs – ces ados phallocrates et criminels. Du chaos à la renaissance, le film nous emporte dans son tourbillon. Il ne s’agit plus d’opposer le masculin au féminin, il s’agit de les confondre, jusqu’à ce que le corps cesse d’être un outil au service de la division, jusqu’à la prise de conscience. Le voyage fait des vagues.

En salles le 14 février 2018.

  • Le film le + délicat

I Am Not a Witch de Rungano Nyoni (coproduction FR – compétition long métrage)

C’est l’histoire d’une fillette, Shula, que toute une communauté villageoise dénonce aux autorités, tombée pour sorcellerie. Ni une, ni deux, elle est envoyée dans un camps où échouent les femmes de son espèce que les touristes viennent observer comme des bêtes de foire. Elle est attachée avec ses congénères à de longs rubans blancs résultant des bobines géantes situées à l’entrée du camp, elles-mêmes reliées à de vieilles Mercedes. Surréaliste. Le premier long métrage de Rungano Nyoni prend les contours d’une fable graphique, moderne et burlesque pour parler de la condition des femmes, de la privation des libertés, de l’absurdité des règles que les croyances imposent, que la société impose. Le besoin de dérision est palpable, car la trajectoire de Shula est tragique. L’oppression, son système, l’impossibilité d’en réchapper. Tout le monde persuade cette pauvre fillette de tout et n’importe quoi, l’empêchant d’exister en dehors des commandements qu’on lui assène comme des vérités. C’est aussi beau que cinglant. Aussi gracieux que sidérant.

En salles le 27 décembre 2017.

  • Le film le + embarrassant

Chien de Samuel Benchetrit (avant-première)

Après Asphalte (2015), chronique humaniste, urbaine et chorale, Samuel Benchetrit adapte à nouveau un de ses romans mais change radicalement d’approche. Et si d’humanité, il n’y avait plus ? Si le monde n’hébergeait plus de cosmonautes mélancoliques tombés du ciel mais des hommes sans rêves ni buts qui préfèrent renoncer à leur liberté par peur d’être eux-même ? Jacques Blanchot, interprété par Vincent Macaigne, est de ceux-là. Un type sans intérêt que sa femme a plaqué et que son fils ne respecte pas. Sur un coup de tête, il achète un chien, et un forfait de leçons de dressage qui lui coûte un bras, mais le chien meurt. Que faire alors de ces leçons de dressage déjà payées et non remboursables ? Faire le chien, jusqu’à ce que le jeu de rôles devienne sordide. Démonstratif, grotesque, Chien ne choquera que les bourgeois. La petite fable intello-philosophique sur la négation de soi et la servitude volontaire, favorisées par une société qui force les gens ordinaires à choisir de manière binaire un camp (dominé ou dominant, actif ou passif), c’est tellement surfait qu’il est difficile de ne pas en rire. Sur des thèmes similaires, Le Teckel de Todd Solondz, était nettement plus original et convaincant.

En salles le 14 mars 2018.

  • Le film le + surprenant

Gaspard va au mariage d’Antony Cordier (avant-première)

Le titre met immédiatement Gaspard (Félix Moati) en avant, ou à part, c’est selon, héros attendu en tout cas. Pourtant, c’est le personnage de Laura (Laetitia Dosch) qui sera notre guide durant les événements. Gaspard, c’est celui dont les proches se languissent, celui qui a pris ses distances avec sa famille et qui, pour célébrer le mariage de son père, doit revenir et tout affronter d’un coup : souvenirs, aigreurs, états-d’âme, vérités. Il lui faut alors un paratonnerre. Ça sera Laura, qu’il rencontre par hasard et qui lui plait tout de suite. La mayonnaise prend dès les premières minutes du film. Un ton, une écriture, un son aussi, signé Thylacine, et une caméra mobile, près de ses personnages, capturant leur beauté, leur vulnérabilité, leur mélancolie, leur colère, leurs extases. Tout est là, réuni dans une scène où Gaspard, son frère (Guillaume Gouix), sa sœur, (Christa Théret) son père (Johan Heldenbergh) et sa vraie/fausse petite copine dansent ensemble sur de la musique pop. Le découpage par la lumière, rouge comme le cœur, isole chaque personnage tout en dessinant à travers de simples jeux de regards le nœud du drame latent. Si Gaspard prend la tête du titre, c’est surtout parce que tous sont fous de lui, en particulier sa sœur, jeune femme ours possessive. Ce retour à la maison (un zoo) n’est donc pas sans conséquences. Troisième long métrage d’Antony Cordier, Gaspard va au mariage touche par sa modestie, sa fantaisie et sa justesse. Quelque part entre les comédies dramatiques de Woody Allen et Cédric Klapisch, première période. Simple, singulier, libre et perché.

En salles le 31 janvier 2018.