Girl de Lukas Dhont

Juste au corps

 

Projeté à Cannes cette année, ce premier film du jeune réalisateur belge flamand de 26 ans, Lukas Dhont, a complètement retourné la Croisette. Bilan, 4 prix : Caméra d’Or, Queer Palm, prix d’interprétation (non genré) et prix de la presse de la sélection dans laquelle il concourrait, Un Certain regard, qui fait la part belle à la découverte de jeunes auteurs. Ces 4 jurys ne s’y sont pas trompé, Girl est un premier film époustouflant de maîtrise et d’émotion qui affirme la naissance d’un cinéaste belge dont on n’a pas fini d’entendre parler…

Lara a 15 ans et une vie militaire. Elle s’entraine dur pour devenir danseuse étoile, imposant à son corps des exercices rigoureux, répétitifs et douloureux. En parallèle, elle suit un traitement hormonal, lui aussi très strict et éprouvant. Née garçon, Lara est en passe de devenir la jeune fille qu’elle a toujours voulu être mais le parcours est encore long et embarrassant, ponctué de rendez-vous chez le médecin et le psy. Les changements sont trop lents au goût de Lara, pas assez visibles, pas assez conséquents. Le centre névralgique du film devient alors le corps sous pression de cette jeune fille, un corps qui reste l’outil principal de son art mais qui l’encombre et l’indispose, sans parler de son sexe qu’elle dissimule honteusement à coups de sparadrap et ouvre la porte aux formes les plus intrusives de la discrimination, qu’elles se manifestent sous couvert de plaisanteries pas drôles auxquelles il faut se forcer à répondre par un sourire figé ou de curiosité mal placée qui met à mal la pudeur.

Si Mathias, le père de Lara, soutient sa fille dont il admire la combattivité et la détermination, il craint qu’elle ne veuille brûler trop vite les étapes, conscient de l’état d’urgence dans lequel elle se trouve. Quant à son petit frère, il réagit comme tous les petits frères avec la cruauté afférent. Quand un conflit naît avec sa grande sœur, il la punit, à sa façon, puérile et volontairement blessante : en utilisant son “dead name”, son prénom masculin de naissance. Portrait sensible et naturaliste d’une jeune fille transgenre, Girl nous souffle par sa grâce, sa délicatesse, sa justesse. Ce premier film évite poncifs et pathos pour ne se concentrer que sur l’essentiel : Lara – interprété avec un talent fou par Victor Polster, à peine plus âgé que le personnage lui-même -, ce qu’elle vit, ce qu’elle ressent, ce qu’elle subit et se fait subir. Lukas Dhont filme avec précision et acuité le quotidien de cette adolescente qui ne peut qu’aller plus vite que la musique, prisonnière d’un corps masculin qui la dégoute et dont elle ne maîtrise pas les élans, scrutant chaque jour sa poitrine pour voir si ses seins poussent. Mais là où le film est peut-être le plus bouleversant, c’est dans le traitement de la relation père-fille. La famille n’est jamais un obstacle à la transition de Lara. Elle est bienveillante, tolérante, aimante, une “safe place”. Mathias n’a pas peur du changement de son enfant mais du temps, celui que le traitement prend, alors que se joue ici une course contre la montre. Il n’y a pas une fausse note dans le film de Lukas Dhont. Pas un plan en trop, pas de psychologisation à outrance, pas d’effets balourds, ni dans le scénario, ni dans la mise en scène. Girl est un bijou, une fiction remplie d’une émotion qu’elle ne force jamais. C’est rare, puissant. Lukas Dhont. Retenez bien son nom.

Ava Cahen et Franck Finance-Madureira

Crédits photos : ©Menuet / Diaphana Distribution

Réalisé par Lukas Dhont. Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Valentijn Dhaenens … Durée : 1H45. En salles le 10 octobre 2018. BELGIQUE.