Haut perchés d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau

En pièces

Copyright Epicentre Films

Paris, un appartement au 28e étage, une femme, quatre hommes et cinq secrets. Décor et trame sont ainsi posés en une punchline qui trône sur les affiches de Haut perchés et pique immédiatement la curiosité. Si dans Théo et Hugo dans le même bateau, précédent long métrage de Ducastel et Martineau, Paris était traversée à vélo par les protagonistes qui s’enivraient de chacun de ses virages, ici, les réalisateurs prennent de la hauteur pour que la capitale ne puisse être vue que depuis la terrasse de l’appartement où tout se passe, lointaine, calme. Dans cet appartement donc, une réunion, un diner plus exactement, et une tempête. Veronika, Lawrence, Louis, Marius et Nathan se connaissent à peine, mais leur cœur a battu pour le même garçon, un pervers qui les a mis en pièces et qu’ils ont enfermé dans une chambre ce soir-là, pour en finir une fois pour toutes.

Le dispositif est théâtral (unité de lieu, unité de temps), mais les réalisateurs ôtent ce qui pourrait l’alourdir, réussissant, en jouant des perspectives, des angles et des zooms, à rendre cette pièce unique aussi étrange que dynamique. Par la mise en scène et le montage, elle se décompose. Les corps investissent le salon et la cuisine (ouverte), les mots aussi. Pour qu’ils sonnent, il les fallait justes, placés au bon endroit, au bon moment, se faisant tantôt caresses, tantôt lames de couteau. Car chez Ducastel et Martineau, les sentiments sont une affaire sérieuse, et pour les exprimer, sans préciosité, la langue doit être la plus claire et la plus belle possible, articulée, travaillée comme de la musique, note après note.

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A tour de rôles, les personnages vont partager des souvenirs, heureux ou douloureux, qui mettent en scène cet homme qu’ils décrivent tous comme le diable et que chacun peut aller visiter dans sa geôle une fois dans la soirée, gardant pour lui seul la teneur de cette visite, entièrement secrète. Tout est permis, mais exclusivement dans le cadre cette chambre que les réalisateurs gardent hors-champ et qui nourrit par conséquent les fantasmes des personnages autant que les nôtres. Ces fantasmes ont différentes couleurs, celles-ci maquillent l’image : bleu, rouge, orange, la palette d’un coucher de soleil. Et quand ce dernier disparaît, les néons prennent le relais, comme dans les night club où il est bon de rester vertical. Atmosphère pop pour veillée funèbre. Ici, on danse, on mange et on boit pour enterrer ses amours. “Même si ça va trop loin, on interrompt pas un spectacle” dit Louis (François Nambot). Réplique qui résume l’envie radicale des deux cinéastes de faire un film qui provoque des émotions fortes en les contenant dans un mince espace dont ils font tout un royaume. Manika Auxire, François Nambot, Lawrence Valin, Simon Frenay et Geoffrey Couët sont remarquables, se renvoyant la balle d’abord avec ironie, puis avec tendresse ensuite. Haut perchés porte en lui une sorte de poésie crue et queer qui ne laisse pas indifférent, quelque chose de drôle, émouvant et subtile qu’on trouve aussi dans les pièces de Lagarce (Ducastel et Martineau avaient adapté au théâtre Juste la fin du monde). De la grâce.

Réalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau. Avec Manika Auxire, François Nambot, Lawrence Valin, Simon Frenay et Geoffrey Couët. Durée : 1H30. En salles le 21 août 2019. FRANCE. Distributeur : Épicentre Films.