Il Traditore de Marco Bellocchio


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Un homme vieux et malade, seul sur une terrasse la nuit, armé, enroulé dans une couverture, observe la pleine lune. Il attend. Le souvenir du premier meurtre lui apparaît. La mort viendra dans les premières heures du jour suivant, effaçant d’un coup les remords et les fantômes déchirants du présent et du passé. Il n’y a pas de rédemption possible à la fin du périple existentiel et « politique » de Tommaso Buscetta, ex boss de « Cosa Nostra », exilé au Brésil, puis extradé, le plus célèbre des repentis, à l’origine de l’arrestation des plus cruels « mafiosi » siciliens. Parmi eux, Toto Riina qui, avant son arrestation, avait entamé l’extermination du clan rival des Buscetta, cette pyramide au sommet de laquelle régnait Tommaso.

De cette figure contradictoire et emblématique de l’histoire italienne récente, Marco Bellocchio, l’un des derniers Maestri du cinéma italien, retrace le parcours avec brio et intelligence, en renouant avec les grands films historico-politiques des années 60 et 70 (du Pietro Germi de In nome della legge au Francesco Rosi de Salvatore Giuliano). Mais il le fait sans renoncer aux traits dominants de son cinéma : un regard ironique, décalé, mêlant Commedia dell’Arte et mélodrame, sur le « théâtre » politico-sociétal italien, un théâtre peuplé de monstres sales, moches et méchants, de  marionnettes manoeuvrées par la mafia et, peut-être, par certains représentants de l’Etat; un amalgame savant de « haut » et de « bas », dans lequel rêve et réalité, histoire et symbole s’entremêlent pour tisser le portrait définitif d’un pays taché à jamais du sang des « vinti » (les perdants).

Il Traditore est sans doute le meilleur film de Bellocchio depuis Vincere, autre portrait d’homme de pouvoir, en compétition à Cannes en 2009, et l’un des meilleurs de Cannes 2019. Le regard de l’auteur du Sourire de ma mère (son plus beau film avec Les Poings  dans les poches) est lucide, impitoyable, la mise en scène à la fois classique (chaque ellipse est annoncée par un carton) et musculaire, avec des élans baroques qui donnent les frissons : la liste des mafieux arrêtés qui défile sur les notes du « Va pensiero » du Nabucco de Verdi, la chanson “L’Italiano” qui hante la vie quotidienne du héros. 

Co-écrit avec Valia Santella, Ludovica Rampoldi et Francesco Piccolo, le film est scandé par des noms et des nombres, qui s’affichent à l’écran en rendant compte de l’ampleur de la violence et de la tragédie : des meurtres, qui s’enchainent à une vitesse qui ne laisse pas le temps de retenir les visages des victimes ; des monstres, d’abord en liberté, puis enfermés dans des cages, tels les fauves d’un zoo humain à la fois terrible et pathétique. Mené par l’excellent Pier Francesco Favino, acteur encore peu connu en France, l’un des meilleurs de sa génération, Il Traditore est aussi un film de paroles et de regards. Entre tragédie quasi shakespearienne et comédie burlesque, entre violence et douceur, le film permet au réalisateur de traverser vingt ans d’histoire de lions devenus agneaux (le « traître » du titre) et d’agneaux qui étaient en réalité des lions camouflés (Giulio Andreotti, déjà au centre de Il Divo de Paolo Sorrentino). Et de suggérer que toute métamorphose majeure dans et de l’Histoire passe autant par la violence (l’attentat du juge Falcone) que par la confrontation, la dialectique, soit-elle frontale (celle entre Buscetta et Falcone, une belle histoire d’amitié virile de deux victimes) ou « latérale » (celle entre Buscetta et Pippo Calo’, le responsable des meurtres des deux fils du « pentito »). Le cinéma de Bellocchio est une fois de plus une histoire de mains : les poings sont sortis des poches et gravitent désormais sur la ville-monde, pour citer l’un des chefs-d’œuvre du cinéma politique italien, Main basse sur la ville de Rosi. Avec Il Traditore, Bellocchio signe en définitive l’un des films italiens les plus importants de ces dernières années. Et, à 80 ans, il nous livre une énième magistrale leçon de cinéma, un cinéma moral et humoral d’une force et d’une puissance rares. Chapeau bas, Maestro.

Manuel Billi