J’accuse de Roman Polanski

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Impasse critique

Il faut vous prévenir : la critique de ce nouveau film de Roman Polanski est impossible à écrire. Impossible si on ne fait pas – ce qui serait néanmoins incongru – abstraction du titre – J’accuse – et du nom de réalisateur lui-même. Comment écrire sur ce film dont les mots du titre sonnent précisément comme une provocation de la part de celui qui se les réapproprie ? Comment écrire sur ce film qui relate l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire de France sans oublier que celui qui la relate a été jugé coupable de viol sur mineure, fait l’objet de nombreuses plaintes pour agression sexuelle, et continue de dire qu’il est une victime et un homme éternellement persécuté ? Vertige.

Comment écrire sur un film pollué par des intentions à peine voilées qui établissent une sombre connexion entre ce fait historique – et son contexte délirant – et “la chasse aux sorcières” dont Polanski dit faire l’objet dans la presse, la même qu’il accuse d’être si souvent à charge contre lui ? Comment ? Tout ceci déforme le caractère capital et historique de ce qui est rappelé à travers ce thriller en costumes, remarquablement construit et mené au demeurant. Mais tenter ici de faire la distinction entre l’homme et l’œuvre est impensable. Nous sommes coincés. Ce qui est évidemment déroutant, c’est que l’œuvre, en elle-même, ne manque pas de panache. Si Polanski n’était pas le cinéaste qu’il est, le cas de conscience collectif qu’il suscite n’aurait pas de sens. Mais Polanski est aussi Polanski, et ce “J’accuse” qu’il emprunte à Zola devient alors insoutenable.

Il ne s’agit pas de dire s’il faut aller voir ou non le film de Roman Polanski, ni de le mettre au bûcher. Il ne s’agit pas pas de nier sa sortie en salle ni de fustiger ceux et celles qui apprécient la qualité de ce long métrage. Dans J’accuse, le Colonel Picquart n’a qu’une quête : la vérité. Mettre fin à un mensonge d’État honteux qui a révélé des choses bien sales de l’époque, notamment son antisémitisme viscéral. Polanski, comme il le souligne dans le dossier de presse, rappelle qu’il connaît “bon nombre de mécanismes de persécution qui sont à l’œuvre dans ce film” et que cela l’a “évidemment inspiré“, c’est bien parce que ces mots sont équivoques qu’ils divisent ceux ou celles qui les lisent. Il y a eu Cracovie. Mais il y aussi la culpabilité établie de Roman Polanski, et de nouvelles plaintes qui contrarient la thèse victimaire qu’il ressasse depuis des années. Oser l’analogie entre les tribunaux militaires d’hier et la vindicte populaire dont il s’imagine être le bouc-émissaire aujourd’hui, c’est complètement fou ! Le dissonance ne peut dans ce cas que gagner la critique, prise entre son devoir (écrire la critique d’un film) et son for intérieur (ne pas pouvoir écrire la critique de ce film-ci pour toutes ces raisons-là). Franchement délicat comme dilemme.

Que le film soit fait pour de bonnes ou de mauvaises raisons ne regarde en soi pas le critique de cinéma. Ce dont il doit juger, c’est du résultat, de la technique, de l’artistique. Mais quand le réalisateur lui-même oriente la lecture de son propre film en lui accordant un double-sens douteux, le blocage se fait nerveux, et l’envie d’écrire disparaît. Le bagage du savoir est trop lourd, le jugement ne peut pas s’en détacher. L’homme qui criait “J’accuse !” en 1898 était irréprochable et avait le combat juste. Le plus juste du monde. Polanski n’est ni Zola, ni Dreyfus, ni Picquart, même s’il en adopte le point de vue dans le film. Et c’est cette appréciation qui bouche la vue, la position immuable dans laquelle se tient Polanski (position analogue à celle de Picquart dont l’endurance et l’obstination ont changé le cours de l’histoire). L’homme qui, depuis les années 70, se prend pour M le Maudit règle, le temps d’un film pensé depuis des années, ses propres comptes avec cette époque dont il cherche à confondre les “censeurs” comme l’histoire les antisémites ? Vertige encore. On aurait voulu que seul son art le procure.