Jeanne Herry, réalisatrice de Pupille : “L’objectif était de faire un film sur le triomphe du collectif”

Pupille, c’est le deuxième long métrage touchant et maîtrisé de Jeanne Herry après Elle l’adore en 2014. Pupille, c’est un film documenté, qui retrace le parcours d’un enfant né sous X jusqu’à son adoption, à la fois hommage à tout ceux qui s’impliquent chaque jour pour protéger les enfants et mettre en place pour eux le meilleur avenir possible et belle histoire faite de sentiments mêlés, d’émotions sincères sur fond d’infinie douceur. Pupille, c’est le film à voir en famille en cette fin d’année. La réalisatrice a répondu aux questions de FrenchMania, accompagnée d’une des formidables actrices de son film, l’irrésistible Olivia Côte.

Dans Pupille, le parcours propose deux originalités : la femme adoptante (Elodie Bouchez) est célibataire et la “nounou” qui s’occupe du nourrisson pendant le temps de transition est un homme (Gilles Lellouche), pourquoi ces choix ?

Jeanne Herry : Une femme célibataire parce que je trouvais l’équation, du point de vue de la fiction, plus pure quelque part. C’est une femme seule qui remet son enfant et une femme seule qui va le récupérer, il y avait quelque chose d’assez pur là-dedans qu’il m’intéressait d’explorer même si ce n’est pas le cas le plus probable dans la vie puisque les familles monoparentales ont encore beaucoup de mal à adopter, j’ai voulu explorer l’impossible. Et le film aurait été pour moi incomplet sans aucune masculinité dans le parcours décrit. Il est vrai que dans la vie, c’est un parcours souvent très féminin mais il y a des hommes aussi.

Olivia Côte : Et puis il y avait ce fameux Jean qui existe !

Jeanne Herry : Oui, un homme que j’ai rencontré et qui est vraiment assistant familial. C’est vrai que je savais que ce serait un film avec beaucoup d’actrices, beaucoup de féminité diverse et je voulais m’amuser à écrire ce personnage d’homme, une sorte d’idéal masculin, et Gilles s’est imposé rapidement avec son corps, sa solidité et sa sensualité. Pour moi le personnage tient plus de mon père, de moi et de mon amoureux, c’est un mélange. Mais le fait d’avoir rencontré un homme assistant familial m’a confortée dans l’idée que c’était possible et que c’était très intéressant.

On imagine qu’il y a eu un grand travail de documentation …

Jeanne Herry : Énorme ! Des rencontres pendant plusieurs mois pour essayer de comprendre exactement la fonction, la mission, les outils de travail de chacun au sein de ce collectif qui prend en charge Théo, le bébé et va trouver la mère adoptive, Alice. J’ai beaucoup ingéré, puis digéré, pour tout bien comprendre et pouvoir après partir sur de la fiction pur jus. En exposant un cadre pas pour l’exposer mais pour y insérer une partition romanesque pour les acteurs.

On se rend compte que, chacun ayant sa mission, son rôle, il y a de nombreuses frictions pendant tout ce parcours…

Jeanne Herry : A partir du moment où on met ensemble des êtres humains qui travaillent, qui sont fatigués, qui vivent des choses, et qui ont leurs vies, cela communique beaucoup. Tout passe par la parole. La parole est une action pour les travailleurs sociaux. Comme dans la vie selon moi. C’est leur outil de travail pour accompagner, pour convaincre, pour dire oui ou non. Ils sont missionnés, c’est le terme, mais on a rendu ce mot un peu vide de sens alors qu’une mission, c’est fort, le mot contient l’aventure et la difficulté, ce que j’ai rencontré sur le terrain. Et j’ai voulu raconter des services où les gens s’entendent bien, qui ne sont pas trop minés et où les choses fonctionnent bien. Je voulais un service fluide et doux et un autre où on sent que ça bastonne un petit peu. C’était pour les caractériser un peu et puis c’est amusant d’écrire des scènes de conflit.

Olivia Côte : Et à jouer c’est extraordinaire !

Jeanne Herry : Elle a tellement été bonne ! C’était long cette séquence de choix des dossiers et c’était une des scènes climax qui, si elle était ratée, donnait un film boiteux. La partition d’Olivia était assez exigeante et la scène longue à tourner parce qu’il y avait beaucoup de protagonistes. Elle a tenu la baraque pendant plus de 4h !

Le personnage d’Olivia est mère de plusieurs enfants, enceinte tout le temps et notamment quand elle refuse une adoption à un couple qu’elle n’estime pas prêt …

Olivia Côte : Elle a quatre enfants ! Mais oui, je redoutais beaucoup cette scène, j’avais peur que mon empathie naturelle et sur-développée prenne le pas et colore cette scène. Jeanne a été super avec moi car elle me connaît bien et elle me recentrait sur la mission : “Tu sais que tu as raison, que ton personnage est juste donc il faut que tu sois ferme !“. Pas une dureté mais une distance et pas d’imperméabilité, mais refuser d’être atteinte par les larmes.

Jeanne Herry : Et puis les choses sont bien faites, elle n’a pas un pouvoir particulier par rapport à ces gens, son rôle c’est de donner un avis. Ils peuvent redemander une évaluation derrière. C’est le collectif qui est le garde-fou de tout le monde. Toutes les observations croisées font que les protections existent.

Il n’y a quasiment pas de premiers rôles mais un égal traitement de tous ceux qui appartiennent à ce processus collectif … Comment avez-vous mis cela en place et notamment dans le choix des comédiennes et comédiens ?

Olivia Côte : Le premier rôle c’est le bébé !

Jeanne Herry : Ça serait plutôt le rôle central je dirais. Dès le départ l’objectif était de faire un film sur le triomphe du collectif. C’est un écho à ce que j’ai ressenti sur mon premier long métrage avec un collectif bouleversant, que j’ai aimé très fort, qui m’a portée, soutenue. Je me suis gorgée de cela avant de me lancer dans l’écriture et le sujet, l’adoption, permettait vraiment de raconter ça de façon encore plus vaste. Il faut avoir des acteurs qui acceptent ce jeu-là, celui du collectif, ce qui a été le cas de tout le monde, se mettre au service de l’histoire comme leurs personnages se mettent au service de Théo et de l’État. Il faut composer comme avec des couleurs, on voit ce qui va ensemble, ce qui fait ressortir l’autre couleur. Et monter, c’est couper, sinon le film ferait 2h30, il faut garder un équilibre et travailler sur ce qu’on veut rendre saillant. Tout est affaire d’équilibre.

Olivia Côte : Je n’avais que 6 jours de tournage mais c’était très concentré et j’ai été rincée ! Je tournais un autre film en même temps dans lequel j’interprétais une femme dure, sèche, en souffrance, qui était un peu le contraire de ce personnage-là. Il y avait énormément de texte et d’intensité, cela a remué beaucoup de choses.

Vous faites le constat d’une sorte de malentendu sociétal sur l’adoption. Comment ont réagi les services concernés à la vision du film ?

Jeanne Herry : L’idée c’est de trouver des parents à des enfants, et, dans les faits ils se retrouvent à accompagner des gens qui estiment que leur boulot est de leur trouver un enfant, il y a un malentendu profond à ce sujet. Quand j’ai compris ça, j’ai eu l’impression de mettre une lampe torche sur un trou noir. La vérité profonde, c’est qu’une adoption c’est la rencontre de deux histoires et toutes les histoires d’enfants ne “matchent” pas avec les histoires de grands, il faut pouvoir accrocher les deux histoires. Les personnes du milieu de l’adoption commencent à s’emparer du film et m’en parlent comme d’un très bon outil pour eux et il n’y a rien qui puisse me faire plus plaisir ! Le mot outil est pour moi hyper noble, fort et utile. Que des professionnels de l’adoption me disent à moi qu’il faut que toutes les personnes du secteur voient le film, c’est drôle et c’est comme un relai. Je me suis intéressée à eux avec beaucoup de sincérité et d’attention, ceux que j’ai rencontrés se sont racontés avec énormément de précision et de générosité et là, c’est comme si je leur rendais quelque chose. C’est un échange et c’est chouette !

Photos : Gilles Lellouche et Elodie Bouchez dans Pupille– Jeanne Herry sur le plateau – Olivia Côte dans Pupille / Crédits : © Trésor Films- Chi-Fou-Mi Productions – StudioCanal – France 3 Cinéma – Artémis Productions