Journal de bord de Saint-Jean-de-Luz / Jour 1 : “Les Fauves” et “Marche ou crève”

Pendant toute la durée de la 5ème édition du Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz, retrouvez chaque jour sur FrenchMania le meilleur des films français et francophones en sélection, des rencontres avec les équipes de film et les membres du jury ! C’est parti avec un focus sur deux films de la compétition en cette première journée : Les Fauves et Marche ou crève.

Les Fauves : Actions ou vérités ?

Dordogne. Un été au camping. Laura, 17 ans, passe les vacances avec sa cousine. Mais la rumeur sème le trouble aussi bien chez les ados que chez les adultes : une panthère rôde. Fantasme ou réalité ? Laura est intriguée et attirée par le danger à tel point qu’elle va devenir très vite le centre névralgique de cette étrange histoire. Elle se rapproche de Paul, un écrivain secret qui semble être, lui aussi, sur les traces de la bête mystérieuse et devient suspecte quand le garçon qu’elle a embrassé disparaît. Lily-Rose Depp (Laura), avec sa beauté étrange, incarne l’adolescence désenchantée avec une modernité folle. A ses côtés, brillent Aloïse Sauvage (découverte dans 120 Battements par minute) en cousine espiègle et des adultes surréels (irréels ?), point de vue décalé de l’ado oblige, Laurent Lafitte, l’écrivain, Camille Cottin, la flic. Avec ce deuxième film, le réalisateur Vincent Mariette ose s’aventurer dans un genre assez inédit de ce côté de l’Atlantique : un thriller fantastique sur fond de questionnements adolescents. L’esprit de David Robert Mitchell (The Myth of the American sleepover, It Follows) et des campus movies plane sur ce film atmosphérique qui marie subtilement les univers et déconstruit les mythes. Tous les tourments de l’adolescence se fondent dans cette incarnation du danger invisible et excitant. La bête sauvage, c’est l’indicible et l’interdit qui opèrent sur Laura comme un révélateur d’audace. Vincent Mariette joue de ces frontières ténues entre les croyances de l’enfance et les renoncements de l’âge adulte pour tenter de capturer l’essence de ce moment précis, de ce passage invisible entre ces deux réalités. L’adolescence n’existe pas, elle a été inventée par les adultes pour qu’ils croient éternellement avoir eu le choix. De leurs actions et de leurs vérités. FFM.

4 Questions à Vincent Mariette, réalisateur des Fauves

Quel a été le point de départ de cette histoire adolescente qui se déroule dans un camping ?

Vincent Mariette : C’est la conjonction de plein de désirs qui se sont amalgamés. Le désir de parler de ressentis adolescents qui pouvaient être les miens. J’ai été adolescent, j’ai fait beaucoup de camping. J’avais envie d’aborder ces questions-là par un biais détourné, hors de ce à quoi je peux m’attendre avec ce genre de film, le teen movie, que je connais bien et qui a tout un tas de codes. J’envisageais un peu l’espace du film comme l’espace d’un campus, tout en transformant les choses : ce n’est plus un vestiaire, mais un arbre avec sept troncs, c’est n’est plus dans les toilettes que se font les confidences, mais au bord d’une piscine. J’avais aussi l’envie de filmer une fille. J’aurais pu faire un film sur un mec et des questions de mecs, mais mon désir de cinéaste n’était pas à cet endroit. J’aime beaucoup l’univers de la romancière Laura Kasischke, c’est d’ailleurs pour cela que le personnage principal s’appelle Laura. Puis, il y avait aussi l’idée que l’été, on entend souvent des histoires improbables, des animaux qui s’échappent d’un zoo et sèment la panique dans un parking de supermarché, ce genre de légendes urbaines ou de faits divers. J’avais envie de travailler autour de cela, d’injecter la rumeur, la légende, et d’en faire pour le personnage une forme de quête d’absolu. C’est l’histoire d’une nana, d’une jeune fille un peu en marge, qui cherche comme toutes les jeunes filles de son âge quelque chose de romanesque, pour sortir d’un train-train, d’un quotidien. Ce romanesque va prendre la forme de ce type bizarre interprété par Laurent Lafitte, et avec lui, Laura va créer une légende, ce qu’elle trouve super cool, parce que c’est une ado !

Aviez-vous déjà une actrice en tête au moment de l’écriture ?

Quand j’ai écrit, j’avais en tête Christina Ricci quand elle était ado. Je dois avoir à peu près le même âge qu’elle, et j’étais ado moi-même quand je l’ai découverte dans des films, et elle me fascinait. J’étais amoureux d’elle, c’était pour moi la femme idéale ! Je crois que j’avais besoin d’écrire un personnage dont je tombe amoureux. Disons que Laura aurait été la fille dont je serais tombé amoureux quand j’avais 17 ans, et évidemment, elle n’aurait pas voulu de moi. Quand j’ai vu Lily-Rose Depp dans Planétarium de Rebecca Zlotowski,  j’ai trouvé avec Christina Ricci des points de convergence. Une beauté et une étrangeté en même temps. Je pense que le film a été financé parce que Lily-Rose s’est engagée sur le projet. C’est son premier premier rôle, et c’est ça qui a intrigué les financiers. Sans cela, je ne suis pas sûr qu’on aurait pu produire ce film, pas sûr que cela aurait pu se faire avec quelqu’un d’autre dans le rôle de Laura. On l’a fait, donc je suis ravi, avec un budget correct, pas dans des conditions de dingue quoi, avec l’économie d’un film d’auteur. Le film était particulier à l’écrit déjà, il l’est encore plus à l’écran, à travers les parti-pris de mise en scène. Je ne sais pas si tout ça peut cadrer avec les goûts du public français, c’est une de mes grandes et nombreuses inquiétudes. Une chose est sûre, j’ai fait le film que je voulais faire, en terme de ressentis, d’ambitions artistiques, d’atmosphère, c’est là où je voulais aller. Je ne sais pas si j’en ferai un troisième (Tristesse Club était son premier long métrage, NDLR), on verra…

Vous cosignez le scénario avec Marie Amachoukeli (coréalisatrice de Party Girl, 2013), comment avez-vous travaillé ensemble ? 

J’ai tout écrit et Marie était là comme une béquille structurelle. Elle a été présente à toutes les étapes de l’écriture, puisque que cette dernière a pris beaucoup de forme. Moins d’un an avant le tournage, c’était un film choral, l’histoire de Laura faisait partie de trois autres histoires qui s’imbriquaient. Structurellement, j’ai cherché le film. J’ai écrit tous les personnages, tous les dialogues, et chaque fois je faisais lire à Marie, on en parlait, elle me recadrait, elle me ramenait vers ce qui était le cœur du film. Marie était un genre de super consultante !

Les Fauves de Vincent Mariette, avec Lily-Rose Depp, Laurent Lafitte, Aloïse Sauvage, Camille Cottin, … (France) – En salles le 16 janvier 2019

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira / Crédits photos : Lily-Rose Depp et Laurent Lafitte dans Les Fauves – Vincent Mariette / Diaphana Distribution

 

Marche ou crève : A ma sœur 

Les premières minutes du premier film de Margaux Bonhomme sont presque insoutenables. On découvre une famille bouleversée par la vie au cœur de l’été. Elisa (Diane Rouxel, une fois de plus impeccable) est venue passer l’été avant d’attaquer le lycée. Elle vient travailler dans une exploitation agricole mais également aider son père (Cédric Kahn idéal) à s’occuper de Manon, sa sœur handicapée moteur cérébrale (Jeanne Cohendy, la révélation du film, comédienne inspirée à suivre de près). Manon et son inaptitude aux gestes les plus élémentaires de la vie mobilisent une énergie de chaque instant pour ce père et sa fille alors que la mère a quitté le foyer. Et il faut avoir la force de faire face pour supporter la souffrance engendrée par les râles et les cris. Au fil du film, la distinction se fait entre les plaintes et les éclats de rire, les bruits de Manon apparaissent pour ce qu’ils sont : le langage qu’on apprend à déchiffrer d’une personne qu’on apprend à aimer. Sans prendre de pincettes, Margaux Bonhomme jette le spectateur au milieu de cette famille sans lui permettre de détourner le regard et elle sait ce qu’elle fait. Elle oblige à affronter la différence, à la regarder dans les yeux. Un film sans artifice, frontal et nécessaire. FFM.

3 Questions à Margaux Bonhomme, réalisatrice, et à Diane Rouxel et Jeanne Cohendy, comédiennes de Marche ou crève 

Margaux, comment décide-t-on de faire ce premier film-là ? Et comment s’est posée la question du casting pour incarner le personnage de Manon ?

Margaux Bonhomme : J’avais envie de faire un film et j’ai cherché longtemps ce que je pouvais dire en abordant par curiosité des idées, des thèmes qui ne m’étaient pas proches. Et cela n’avançait pas, je ne parvenais pas à mettre de l’émotion dans ce que j’écrivais. Du coup, je me suis dit que j’allais aborder ce que je connaissais, j’ai puisé dans mon expérience personnelle une émotion très forte que j’ai traversée et dont je voulais parler. Avec Adélaïde Mauvernay, la directrice de casting, on a beaucoup échangé sur le personnage de Manon et comment on allait procéder. J’avais fantasmé de travailler avec une personne handicapée mais, en même temps, je me disais qu’il était aussi possible que ce soit une comédienne. Donc on a travaillé sur les deux pistes et, avec les personnes handicapées, qui étaient très intéressantes, je me suis aperçue que je ne trouverais pas le personnage tel que je le voulais, tel qu’il était écrit dans le scénario. Les actes du personnage de Manon ont des conséquences et nécessitaient quelque chose de précis. Quand Jeanne s’est présentée au casting, j’ai été bluffée car elle dépassait mon fantasme, j’avais imaginé un personnage et la réalité dépassait le fantasme. C’est la première fois que cela m’arrivait et c’est très agréable pour une réalisatrice. J’ai presque tout de suite tout arrêté, on s’est rencontrée plusieurs fois et on a beaucoup parlé du handicap. Au bout de quelques semaines on était vraiment sûres de nous.

Diane Rouxel : On a fait des essais toutes les deux, et cela a bien marché. J’étais sur le projet depuis longtemps. J’étais hyper déstabilisée ! C’est très étrange de jouer face à quelqu’un qui ne répond pas, je me sentais très seule.

Jeanne Cohendy : Après, cela a évolué pendant les répétitions

Margaux : Pendant les premiers essais, Diane ne savait pas du tout ce qui allait se passer et elle a tout de suite réagi en sœur protectrice et cela paraissait d’un coup très fluide et très complémentaire.

Diane : Il a fallu beaucoup répéter ensemble car je ne savais pas comment la porter, il fallait qu’on chorégraphie tout cela, qu’on apprenne à communiquer différemment, que je commente tous mes gestes. J’étais tout le temps celle qui devait relancer le contact. Il fallait que j’interprète ses réactions.

Jeanne : Manon est quelqu’un qui réagit beaucoup à ce qu’elle trouve, à ce qu’on lui donne mais qui ne va pas motiver quelque chose. J’ai eu très très peur quand j’ai vu l’annonce de casting et je me suis même interrogée sur le fait de le passer ou pas. Il y avait très peu d’informations, rien, pas une ligne de synopsis, il était juste précisé que le personnage était handicapé moteur cérébral. Par la suite, j’ai lu le scénario et là, mine de rien, on est rattrapé par l’histoire et on se met à la raconter. Le handicap est presque secondaire, c’est une composition au service du récit.

Diane : On a rencontré la sœur de Margaux.

Jeanne : Cela a été très troublant. Le fait qu’il n’y ait pas de parole la rendait tellement mystérieuse que j’étais perdue. Ce ne sont que des interprétations mais, à chaque fois, je la soupçonnais d’être beaucoup plus intelligente que ce qu’elle laissait paraître. Elle est très étonnante !

Margaux : C’est vrai que Sylvie (la sœur de Margaux NDLR) reconnaissait Jeanne à force de revenir la voir, et il y a eu une communication qui s’est établie de façon assez simple pendant cette année et demie de préparation.

Les premières minutes du film sont presque insoutenables de par l’ignorance et le manque d’habitude du spectateur, et il fallait oser faire ça … 

Margaux : J’avoue que je n’ai absolument pas pensé à ménager le spectateur. Moi ma normalité, comme je suis née après ma sœur, c’était le handicap. C’est seulement quand je suis allée à l’école, vers 3 ans, que j’ai vu que le handicap était un problème. Pour moi, ce n’est pas dingue ce que je montre, c’est tout à fait naturel. Après, ce que je voulais en termes de mise en scène et d’écriture c’était de me dire “Si j’arrivais dans cette famille avec une caméra, qu’est-ce que je dirais ? “. J’avais un souci de réalisme et d’authenticité qui m’a motivée du début à la fin. C’est ce qui donne le côté frontal.

Jeanne : Pour moi ce qui est troublant, c’est qu’on parle d’hyper-réalisme alors que j’ai l’impression d’avoir construit un personnage pas si réaliste que ça, même pas du tout ! Je le redirai toujours, cela reste un personnage de fiction, motivé par un personnage réel. C’était complètement du jeu. Une coach est intervenue en amont, avant les répétitions, qui a aidé très simplement à construire un petit parcours que j’ai reconstruit toute seule, c’est assez rigolo ! On partait des pieds pour arriver à la tête et quand j’ai retravaillé avec les chaussures orthopédiques, je suis partie des yeux, cela me donnait la ligne des mouvements, des bras, des jambes. Mon copain m’emmenait dans les parcs et les gens parfois me disait “Bon courage Madame“.

Margaux : Ce qui était primordial pour Jeanne et moi dans le travail, c’est qu’elle ne cherche pas à mimer ou à singer le handicap mais qu’elle trouve des choses en elle, qu’elle construise. Les mouvements se sont effectivement imprimé dans le corps.

Diane : Et d’ailleurs, c’était différent à chaque prise ! Il fallait que la scène se finisse de la même manière, mais chaque prise était étonnante ! Le fait que je sois déstabilisée par un cri strident qu’on attend pas, un geste brusque, cela a nourri mon jeu et c’est ce qui fait que ça marche bien.

Petite question technique, pourquoi ce choix du format carré ?

Margaux : Oui dès qu’on parle de montagne, on imagine du scope ! Mais je me disais que, justement, la difficulté de tourner en montagne, et j’ai vu plein de films de montagne, c’est que souvent on ne voit pas la montagne parce qu’on est sur une image horizontale et qu’on cadre le comédien. Donc je voulais ce format carré pour que ces montagnes insurmontables qui les dominent soient effectivement toujours au-dessus des personnages et cela me semblait bien fonctionner.

Marche ou crève de Margaux Bonhomme, avec Diane Rouxel, Jeanne Cohendy, Cédric Kahn, Pablo Pauly, … (France) – En salles le 5 décembre 2018

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira / Crédits photos : Diane Rouxel et Jeanne Cohendy dans Marche Ou crève – Autoportrait de Margaux Bonhomme / Nour Films