Journal de bord : Laëtitia Eïdo raconte le tournage de la saison 2 de la série FAUDA (semaine 1)

A l’occasion de la sortie DVD de la saison 2 de FAUDA – série israélienne au succès planétaire et de sa diffusion sur Netflix fin juillet, nous avons demandé à l’actrice franco-libanaise Laëtitia Eïdo – aka Dr Shirin El Abed – de se livrer à un exercice singulier : tenir un journal de bord du tournage de cette deuxième saison tant attendue. Nous vous en proposons sa version longue, semaine après semaine. Immersion. 

JOURNAL DE BORD – SEMAINE 1

Tourner une série sur le conflit, en temps de crise – Bis Repetita…

Par Laëtitia Eïdo

 

Mon personnage, Shirin, médecin à l’hôpital de Ramallah puis de Naplouse – deux villes situées dans les Territoires Palestiniens, se trouve être une sorte de pivot central de l’histoire.

FAUDA fait partie des plus gros “hits” aux États-Unis. La série devient une véritable plateforme de lancement pour nos carrières à l’international : le réalisateur de la saison 1, Assaf Bernstein, dirigera prochainement l’adaptation du roman de Stephen King, Rose Madder ; l’auteur et acteur principal Lior Raz travaille à Los Angeles sur des créations de deux nouvelles séries commandées par Netflix, et nous acteurs, recevons de plus en plus de propositions pour des projets; notamment aux USA. Il n’est pas un pays où l’on soit allés récemment (et même assez inattendus comme au Qatar, en Amérique du Sud, ou en Slovénie) où les gens ne nous arrêtent pas dans les rues pour nous parler de la série et prendre des selfies, “l’autographe des temps modernes”…  À New-York et à Los Angeles, j’ai même été interpellée dans le métro, dans les magasins, aussi bien par des spectateurs ‘fans’ que par des gens ‘du métier’, comme on en croise souvent à L.A.

Convoitée et menacée, aimée et trahie

Me voilà donc de retour à Tel Aviv pour mon premier jour de tournage de ces nouveaux épisodes de FAUDA, dont la saison 1 a été tournée en plein conflit avec Gaza en 2014. Ici, on parle souvent de la réalité en disant qu’elle est un “Balagan gadol” (en Hébreu), c’est-à-dire, un grand bordel, al Fauda (en Palestinien)… C’est justement le nom qu’ont choisi les auteurs pour la série : FAUDA. Ne pouvant pas lire le scénario, écrit en Arabe et en Hébreu, et pour tenter à distance de mieux comprendre à quoi j’allais prendre part, j’ai longuement questionné l’auteur et le réalisateur, tous les deux Juifs Israéliens, sur leur vision du projet, puis la scripte et l’un des acteurs qui sont Arabes Israéliens, autrement dit Palestiniens de 1948 (qui ont accepté de rester en Israël lors de la création de l’État). Je me souviens leur avoir parlé par Skype depuis un marché bio à Los Angeles, au bord de mer à Santa Monica, là même où se tournait la série américaine Alerte à Malibu. En discutant du projet, je passais totalement par hasard devant des citrons doux bio “Made in Palestine”…

Une de ces étranges synchronicités par lesquelles j’aime me laisser guider. Mais à ce moment là, sous le soleil de Californie, j’étais loin de me douter que ce qui allait se passer pendant le tournage quelques mois plus tard, allait être bien pire dans la réalité que ce que décrivait le scénario.

Mon personnage, Shirin, médecin à l’hôpital de Ramallah puis de Naplouse – deux villes situées dans les territoires palestiniens, se trouve être une sorte de pivot central de l’histoire. Il était très important pour moi qu’elle ne prenne parti pour aucun clan (ni celui du Hamas, ni celui du Mossad) et qu’elle soit capable, notamment en tant que médecin, d’une grande empathie pour les êtres humains qui croisent sa route. Elle est à la fois convoitée et menacée. Aimée et trahie.

On commence cette première journée par des scènes émotionnellement très difficiles. Enlèvements, séquestrations, interrogatoires… Ce jour-là, dans la peau de Shirin, j’ai pleuré, enragé, fait une crise d’angoisse… avec trois acteurs différents – et merveilleux : Lior Raz (Doron), Shady Mar’i (Walid) et Itzik Cohen (Capitaine Ayub).

Tensions à Jérusalem

Pendant ce temps, la “BBC World” est sur le plateau et filme non-stop – lors des temps de répétition, de concentration, les déplacements de la salle de maquillage au plateau, et nous sollicite pour des interviews qui s’intègreront à un reportage (The real Fauda) sur la série et sur les personnages réels dont s’inspire la fiction, ainsi que notre implication en tant qu’acteurs dans un projet qui a forcément un impact personnel, lié à la situation politique de la région. Pour certains, cette série est à ce jour “la plus équilibrée” sur cette question, montrant les deux ‘clans’ avec leurs bons et leurs mauvais côtés, mais surtout humanisant les deux ennemis. Combien de témoignages reçus, dans le monde entier, de personnes disant avoir eu pour la première fois de leur vie de la “compassion pour l’ennemi”, qu’ils reconnaissaient enfin comme un “voisin” et non plus comme un étranger…
A côté de la BBC, il y a Channel 2, chaîne mainstream israélienne, qui fait un reportage… sur moi. Pas évident à gérer… Ils me posent des questions très politiques sur mon engagement dans ce projet. J’essaie d’y échapper, mais étant franco-libanaise et jouant en Israël, c’est difficile… On a beau faire, ici, impossible d’échapper au conflit et tout choix est, malgré lui, politisé

Ce matin on tourne sur le toit d’un hôpital qui est censé être à Ramallah, il est donc installé par l’équipe déco un grand drapeau palestinien sur l’une des terrasses. Mais là… c’est le drame. Des dizaines d’appels à l’hôpital, de voisins scandalisés, qui demandent à ce qu’il soit retiré… On a beau leur expliquer que c’est un tournage, ils ne veulent rien entendre. La récente situation à Jérusalem est encore trop palpable (fusillade sur l’esplanade des mosquées : 6 morts en 3 jours, des 2 ‘côtés’). Et un petit rien peut devenir une montagne…

J’étais d’ailleurs plongée dans cette réalité lors de cet “incident” de Jérusalem, puisque je dormais dans un appartement de la vieille ville dont les fenêtres donnaient précisément sur l’esplanade de la Grande Mosquée. A 7h du matin, tirs de mitraillettes. Comme souvent, on se dit “ce sont des feux d’artifice, des pétards”, mais soudain dans la rue j’entends “Ramaliyé, ramaliyé !” et je réalise que dans mon texte de FAUDA j’utilise ce mot (fraîchement appris en arabe) quand je parle des attentats, et je dis à mes amis étrangers dans l’appartement : “Ce ne sont pas des pétards, les gens dans rue crient et courent vers la Mosquée en criant que c’est une attaque“. Puis on a entendu deux salves d’un autre type de mitraillette (israélienne cette fois) et c’était terminé. Six morts en cinq minutes…

On finit donc cette journée de tournage tant bien que mal et en prenant en compte cette tension. Mais le soir venu, l’hôpital ne veut plus de nous et le lendemain nous ne savons pas où tourner. Voilà un exemple de la difficulté de s’affranchir de la situation géo-politique de la région. En ces temps de tension, j’aime à me rappeler cette citation : Un enfant demande à son père : « Lequel de ces deux loups est le plus fort ? » Le père répond : « L’un est l’Amour, l’autre est la Peur. C’est très simple. Celui que tu vas nourrir le plus, va gagner »…

Fiction vs réalité

Le créateur de la série, c’est Lior Raz qui interprète le rôle principal celui de Doron (aka Amir). Nos personnages ont une histoire d’amour qui va être un fil rouge dans la série. Doron se présente à moi en tant que Palestinien travaillant pour les services de sécurité. J’ignore qu’il est en réalité un espion israélien. Dans sa vie réelle, Lior aime à dire qu’il est de père irakien et de mère algérienne, ce qui fait de lui un “Juif arabe”. Idée qu’il essaie de faire passer dans la série FAUDA pour insister sur le fait que nos ressemblances ont davantage de poids que nos différences. Des idées que bien-sûr, j’ai envie de diffuser le plus possible, même à travers une fiction télé.

Fiction qui, on l’aura compris, s’échappe rarement des événements environnants. Lors d’une des scènes tournées dans l’hôpital, un corps dans une position assez étrange et entièrement recouvert d’un drap passe devant nous. Le lit métallique se faufile entre moi, la caméra et les techniciens qui s’écartent. Le lit est poussé par deux infirmiers mutiques, jusqu’à une lourde porte qui semble être celle d’un frigo. Chacun réalise en silence que le corps est sans vie et nous supposons qu’il a été mis à la morgue. Mais une dizaine de minutes après, commence à s’élever cette odeur piquante, la même qui m’avait incommodée au moment du déjeuner (yak!) et une fumée grise sort maintenant du prétendu frigo. Ils brûlent donc les corps sur place… Tout le monde vire au blanc – voire au vert – mais on n’a pas le temps de s’arrêter, l’hôpital nous presse de terminer et de partir.

(A suivre …)