Le Monde est à toi de Romain Gavras

Va, vis et deviens

Dans Reservoir Dogs, au début du film, une bande de truands assis autour d’une table philosophait à propos de “Like a Virgin” de Madonna. Dans Le Monde est à toi, c’est Henri (Vincent Cassel), caïd à la retraite, lose et barbichette, qui, dans une voiture à l’arrêt, fait la leçon au jeune François (Karim Leklou), petit dealer aux rêves en forme de Mr Freeze, dont il a été un temps le beau-père. A l’étude, le fameux titre de Balavoine “La vie ne m’apprend rien“, son interprétation inspirée et sa lecture existentialiste par Henri. Message personnel. Voilà donc l’ambiance – banlieue, Sartre et variété française – de cette farce moderne signée Romain Gavras, styliste de talent, as des mises en situation. Après un premier long métrage théorique – Notre jour viendra (2010) – qui pointait du doigt les déviances d’une société fragile et divisée, le réalisateur français muscle ici écriture, propos et mise en scène, enrichissant son travail d’un grain authentique qu’on avait du mal à déceler auparavant. Le Monde est à toi, c’est l’histoire d’un fils à maman qui tente de couper le cordon, l’histoire d’un rêveur qui cherche à prendre de la hauteur, l’histoire d’un type bien mais un peu lent qui comprend sur le tard qu’il se fait pigeonner. Karim Leklou (Un Prophète, Voir du Pays, Réparer les vivants) est parfait dans le rôle de cet empoté au grand cœur qui, dans sa médiocrité, finit par avoir quelque chose de gracieux, de grandiose, de flamboyant, comme les héros des comédies noires de frères Coen et de Tarantino (référence ultime et revendiquée). Aux côtés de François, une mère versatile et exubérante interprétée par une Isabelle Adjani drôle et piquante, et une arnaqueuse aux allures de lionne qu’il aimerait dompter et tomber (Oulaya Amamra, découverte dans Divines). Deux femmes à impressionner, question de crédibilité virile – notion mise en tension par le film et l’univers néo-mafieux dans lequel il se déroule. Là encore, la peinture de la société est noire malgré les couleurs pop affichées : déglinguée, corrompue, brutale, bête et insensible, à l’image de Poutine (Sofian Khammes), petite frappe aux narines aussi chargées que l’autoroute au retour des vacances. Un Tony Montana du dimanche qui charge François de ramener de la came depuis l’Espagne. Évidemment, rien ne se passe comme prévu et François se retrouve à devoir faire des choix qu’il n’avait jamais imaginer faire. Des dialogues vitaminés et bourrés de second degré, des séquences à l’humour décapant, des zooms et dézooms qui soulignent vertige et hypnose, des piscines, des armes, des duperies, des quiproquos … La forme et le style, féroces et burlesques, ne sont plus de simples béquilles, et voir alors Romain Gavras grandir fait chaudement plaisir.

Réalisé par Romain Gavras. Avec Karim Leklou, Isabelle Adjani, Oulaya Amamra, Vincent Cassel … Durée : 1H34. En salles le 15 août 2018. FRANCE. 

Photos : Copyright Studio Canal.