Les Étendues imaginaires de Yeo Siew Hua

Un cauchemar éveillé, hypnotique et politique

Dans l’ambiance du cyber-café des “Étendues imaginaires”. Photo : Epicentre Films

Coproduction française et néerlandaise, ce long métrage singapourien a décroché l’été dernier rien de moins que le Léopard d’or du très pointu festival suisse de Locarno. Les Étendues imaginaires de Yeo Siew Hua, réalisateur de l’expérimental In the house of straw en 2009, est en salles depuis mercredi et c’est le conseil “rattrapage” de FrenchMania ce dimanche.

Film somnambule, conçu comme un rêve éveillé flippant, Les Étendues imaginaires passe par la biais d’une enquête policière et d’un long flash-back pour mettre le doigt sur une dure réalité : l’exploitation de la main d’œuvre chinoise et bangladaise dans les chantiers ubuesques qui se multiplient pour étendre les terres de Singapour sur la mer. C’est au cœur d’un de ces chantiers d’aménagement du littoral que l’étrange inspecteur de police Lok, qui s’entraîne nu sur son tapis de course pour tromper ses insomnies, enquête sur la disparition de Wang, un ouvrier chinois. Il va découvrir le cyber-café du coin, aux allures de bordel 2.0 et la maîtresse des lieux, sorte de Lisbeth Salander asiatique, la fascinante Mindy.

Les Étendues imaginaires saisit d’abord par une force esthétique envoûtante et une colorimétrie savamment étudiée. Le film est baigné de l’ocre poussiéreux des chantiers sableux, des lumières violacées et orangées des nuits de l’E-lover café, le tout dans une ambiance poisseuse et pluvieuse de film noir dans laquelle même la végétation semble être contaminée par une poussière grise, allégorie de la souffrance d’un écosystème perverti par la recherche du profit. C’est cette course capitalistique vers la rentabilité, cette folie de l’homme qui croit pouvoir modeler la topographie en exploitant ses semblables qui est le cœur battant et politique de ce film à la beauté sidérante. L’humain est réduit à une force de travail faites d’ouvriers fantomatiques interchangeables qui n’ont aucun droit si ce n’est celui de se saouler, de danser frénétiquement pour oublier les souffrances, la promiscuité, la fatigue de leurs conditions de vie inhumaines. L’accident, la souffrance et la révolte sont niées, annihilées, passées sous silence, enfouies sous le sable. Si le film prend tous les atours d’un rêve éveillé hypnotique, c’est pour mieux révéler ce qui concourt à transformer les rêves en cauchemars.

Réalisé par Yeo Siew Hua. Peter Yu, Liu, Xiaoyi, Luna Kwok, Jack Tan, Ishtiaque Zico, Kelvin Ho… Durée : 1H35. En salles le 6 mars 2019. SINGAPOUR-FRANCE-PAYS-BAS.