Madame Hyde de Serge Bozon

L’art de la synthèse

Un bruit de talons résonne dans les couloirs déserts du lycée Arthur Rimbaud de Garges-lès-Gonesse. Fébrile, Madame Géquil arrive devant la porte de sa classe de Première technologique. Elle s’arrête, marque un temps, et pousse un long soupir avant de s’engouffrer dans cet environnement qui lui est hostile. Cette courte séquence illustre alors le postulat du film, résumé en un éclat de voix par cette délicate professeure de physique : “Un prof n’a pas besoin d’être aimé, mais d’être compris”.

Cinquième film de Serge Bozon et très libre adaptation du roman de Robert Louis Stevenson, Madame Hyde s’intéresse à cette enseignante a priori insignifiante (Isabelle Huppert, enfin dans un registre différent) dont le manque d’autorité est moqué, tant par ses élèves que ses collègues. Mais un beau jour, alors que Madame Géquil travaille seule dans le mobile home qui lui sert de laboratoire, la foudre s’abat sur elle, l’électrisant de la tête aux pieds. Générique colorisé, esthétique kitsch, Madame Hyde s’ouvre sur un premier acte joyeusement fou. Entre le proviseur/flambeur macronien – mèche tombante et baskets dernier cri ( Romain Duris, hilarant) -, le badin Monsieur Géquil et ses chemisettes colorées (José Garcia en langoureux homme au foyer), la classe agitée et son armée d’adolescents à moustache naissante, Serge Bozon donne vie à un univers loufoque et pittoresque au milieu duquel trône une nouvelle fois Isabelle Huppert (à l’affiche de trois films depuis janvier). Femme timide et fragile, rappelant le rôle tenu par Huppert de cette sœur sèche et capricieuse dans 8 Femmes de François Ozon, l’héroïne ne tarde pas à se transformer en une version moderne et hallucinée de la Fiancée de Frankenstein. Tout en gardant son aspect saugrenu, le film se métamorphose progressivement en une fable éclairée sur l’éducation, et surtout la transmission. Alors que tout les oppose, Madame Géquil-Hyde se prend de compassion pour Malik, l’élève le plus turbulent de sa classe, qui n’est autre qu’un “outcast” comme elle. Avec sincérité, elle lui prouve que le savoir peut être une arme dans ce monde où les handicapés ont moins la côté auprès des filles et où les origines sociales peuvent encore être un obstacle à la réussite. Le désir de transmission qui habite Madame Géquil et l’abnégation dont elle fait preuve produisent la petite étincelle sensible qu’il fallait voir naître dans cette audacieuse fiction pour qu’elle prenne une autre dimension. Finalement, c’est la capacité du réalisateur à faire la synthèse entre film comique et film social qui fournit à Madame Hyde son équilibre. Car il est aussi question ici de la banlieue française, des “petits arabes”, selon les mots de l’inspecteur scolaire, et de la distance qui sépare les écoles en banlieue des grands lycées parisiens. Pas étonnant que Madame Géquil s’intéresse à Malik après l’avoir vu rapper pour impressionner les caïds de sa cité. Il y a chez Serge Bozon une volonté, rare dans le cinéma contemporain, de réconciliation. Entre les profs et les élèves, entre la culture urbaine et savante, entre les générations. A mi-chemin entre la modernité du Swagger d’Olivier Babinet et le réalisme d’Entre Les Murs de Laurent Cantet, Madame Hyde surprend par sa capacité à jouer sur tous les fronts. En s’appropriant par le fantastique le sujet truffaldien par excellence, l’éducation, Serge Bozon a su s’éloigner du moralisme pour tracer son propre chemin.

Réalisé par Serge Bozon. Avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia… Durée : 1H35. En salles le 28 mars 2018 – FRANCE.