Marcel Gisler (Mario) : “L’hypocrisie dans le foot, c’est qu’il faut toujours cacher les joueurs gays mais aussi l’homophobie !”

20 ans après son magnifique F. est un salaud, le réalisateur suisse Marcel Gisler fait son grand retour avec une autre histoire d’amour compliquée entre garçons. Ici, c’est le milieu dans lequel les garçons évoluent qui va poser problème : celui du football professionnel, pas foncièrement gay friendly ! Le jeune Mario qui tombe amoureux pour la première fois se retrouve confronter à un choix entre sa carrière professionnelle et son amour pour son nouveau colocataire et coéquipier Léon. Rencontre avec le réalisateur venu à Paris pour la première parisienne de son film Mario (coup de cœur à Cannes Junior en mai dernier) à quelques jours de l’ouverture des Gay Games à Paris…

Comment est née l’envie de parler de l’homosexualité dans le milieu du football ?

Marcel Gisler : Le sujet m’a toujours intrigué parce qu’il est traité depuis quelques années dans les médias. En discutant avec mon co-scénariste, il me semblait que ce n’était pas très original et on a découvert qu’aucun film n’avait abordé cette question d’un amour gay dans le foot professionnel, c’était donc un challenge d’être les premiers à lancer un projet comme celui-là. C’est, il me semble, une question de société vraiment importante, et pourtant le financement du film a été très compliqué … Les scènes dans les stades et vestiaires qui impliquent maillots, public et joueurs coûtent effectivement très cher, c’est sans doute pour cette raison que les projets qui portent sur ce sujet et dont j’avais entendu parler ne se sont jamais faits…

Quels étaient les pièges à éviter dans le processus d’écriture ?

M.G : Deux joueurs de foot qui tombent amoureux, ça donne forcément naissance à une histoire compliquée. Mais je ne voulais pas pointer l’homophobie partout chez les joueurs ou chez les entraîneurs. Je ne voulais d’une ambiance plaintive ni de pauvres joueurs gays dans un milieu hostile fait d’entraîneurs et d’instances professionnelles forcément intolérantes. J’ai fait des recherches pour voir comment les choses avaient évolué et je me suis aperçu que presque tous les clubs européens affichent à l’extérieur une véritable ouverture d’esprit. Il me paraissait plus intéressant et plus actuel de montrer, hors des clichés attendus, que le véritable engagement sur ces sujets n’existent pas à l’intérieur des clubs. C’est donc cela qui était intéressant : le décalage entre l’affichage, le discours public qui fait qu’on ne peut plus aujourd’hui se montrer ne serait-ce qu’un peu homophobe et la réalité des situations, les agences qui fournissent des petites amies, les contrats … J’ai lu dans le Spiegel (hebdomadaire d’informations allemand, NDLR) une correspondance à base d’e-mails entre un club et un agent qui décidait dans la plus grande discrétion de prendre en charge la venue du “boyfriend” d’un joueur d’Amérique du Sud en Allemagne, son hôtel et ses cours de langue, sachant que pour l’extérieur rien ne devait filtrer. L’intérêt, c’était donc de traiter de cette hypocrisie dans le monde du foot qui fait qu’il faut toujours cacher les joueurs gays mais aussi désormais, cacher cette forme d’homophobie des clubs qui n’est plus acceptable.

Les rares joueurs qui ont abordé le sujet et fait leur coming out l’ont souvent fait après la fin de leur carrière …

En Allemagne, il y a eu le cas de Thomas Hitzlsperger qui a joué dans l’équipe nationale et en Angleterre et qui a vraiment surpris notamment les Anglais. Il y eu aussi Marcus Urban qui était un international de l’équipe de l’Allemagne de l’Est au milieu des années 80 et qui a choisi d’arrêter sa carrière très jeune pour vivre son homosexualité ouvertement. Il avait 20 ans en 1991 quand il a pris cette décision et s’est depuis engagé dans la militance pour la diversité dans le sport de haut niveau, j’ai beaucoup parlé avec lui en préparant ce film. C’était très formateur pour moi. Il m’a parlé de la dureté du langage, des insultes sous forme de blagues. Il m’a aussi raconté que cela l’avait rendu plus dur physiquement que les autres comme s’il avait eu quelque chose de supplémentaire à prouver. La pression est déjà énorme pour les joueurs qui doivent être à la hauteur des attentes du club, des fans, parfois de la nation ! Pour un footballeur gay, il faut en plus jouer ce jeu de cache-cache permanent, se nier soi-même.

Justement, à ce sujet, dans le film, Mario et Leon réagissent très différemment …

Chacun prend sa voie … Leon est peut-être plus honnête avec lui-même, il a plus de difficulté à se mentir mais je comprends la réaction de Mario qui a été entraîné comme un cheval de course depuis qu’il est gamin. On lui a mis seulement un but dans la tête, toute son identité est liée, construite par ses performances sur un terrain de foot. Je peux comprendre que pour quelqu’un qui travaille depuis 15 ans sur un seul et unique objectif, il soit difficile de changer les projections qu’on a fait sur sa vie. Thomas Hitzlsperger raconte que jusqu’à ses 30 ans il a complètement refoulé son identité sexuelle, il n’était pas conscient de qui il était parce que rien ne pouvait le détourner de ses objectifs sportifs et professionnels. Sur le terrain où on a tourné, il y a des petits de 3 ans qui commencent déjà à jouer, ils sont comme programmés, et évidemment l’homosexualité ne fait pas partie de ce programme ! Il y a aussi un autre élément : les joueurs professionnels ne sont pas habitués à prendre des décisions eux-mêmes ! On s’occupe d’eux dès leur plus jeune âge :  de leur appartement, de leurs dépenses, de leur vie, ils sont comme des bébés pour qui il serait difficile de développer leur personnalité propre.

Quelle a été la plus grande difficulté en termes de cinéma ?

Le sport ! Le jeu ! C’est un véritable défi, un effort considérable que de créer un match, une scène de foot dans le cadre d’une fiction ! Tout est truqué, il faut d’abord mettre en place une chorégraphie avec les acteurs pour qu’un but soit construit et crédible, cela demande beaucoup de temps. Ils ont joué dans un stade vide qu’il a fallu louer, il a également fallu construire un écran, filmer les spectateurs d’un vrai match et lier tout cela avec des effets spéciaux ! On ne se rend pas compte de la difficulté et de la précision que de telles scènes requièrent ne serait-ce que d’un point de vue d’angles de caméra. Tout cela pour finalement une scène pas très spectaculaire puisqu’elle rappelle des scènes que l’on voit tous les jours à la télévision ! C’était un défi bien plus grand que les scènes de sexe !

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira

Photos : Epicentre Films

Réalisé par Marcel Gisler. Avec Max Hubacher, Aaron Altaras, Jessy Moravec, … Durée : 1h56. En salles depuis le 1er août. SUISSE