Monia Chokri (Le Femme de mon frère): “La famille, c’est le premier lieu d’apprentissage de l’amour”

Le monde l’a découverte dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan où elle portait le chignon d’Audrey Hepburn et fumait comme un pompier. Mais sa source d’inspiration principale pour ce rôle-ci, c’était le personnage de Judy Davis dans Maris et Femmes de Woody Allen, son film de chevet. La comédienne québécoise a tourné avec Claire Simon (Gare du Nord), Morgan Simon (Compte tes blessures) ou encore Katell Quillévéré (Réparer les vivants). En 2013, son premier court métrage, Quelqu’un d’extraordinaire, assoit son envie de cinéma et sa fascination pour les actrices. La Femme de mon frère, son premier long métrage, est à son image : drôle, spirituel, élégant et audacieux. Le film a été choisi pour faire l’ouverture d’Un Certain regard, et à cette occasion, nous avons rencontrés la réalisatrice.


Copyright Memento Films Distribution

Monia Chokri ne s’est pas donnée le premier rôle dans La Femme de mon frère : “Je me suis posée la question, mais j’aime tellement être derrière la caméra et placer mes cadres que j’ai vite renoncé à cette idée. Je ne sais pas comment font les réalisateurs et réalisatrices qui jouent dans leur propre film. Le jeu, de mon point de vue, c’est de l’abandon, or quand on joue et dirige en même temps, il faut être dans le contrôle de ce que fait l’autre et de ce qu’on fait soi-même”.

C’est l’actrice Anne-Élisabeth Bossé (vue entre autre dans Les Amours imaginaires) qui incarne le personnage de Sophia, trentenaire surdiplômée qui vit chez son frère Karim (Patrick Hivon, NDLR) avec lequel elle entretient une relation des plus fusionnelles, à tel point que Karim accompagne même Sophia à ses rendez-vous gynécologiques. “La famille, c’est le premier lieu d’apprentissage de l’amour. Et la famille mise en scène dans ce film, même si elle est dysfonctionnelle comme toutes les familles, déborde d’amour“. La réalisatrice ajoute : “Ce que les personnages disent à l’écran n’est pas toujours le reflet de ce qu’ils pensent. Ils se balancent parfois des vacheries, ce n’est pas tendre, mais ce n’est jamais fondamentalement méchant. Je pense par exemple à cette scène de dîner où Sophia est à table avec son frère et sa nouvelle petite amie et se met à discourir sur la tragédie du monde alors que la situation ne s’y prête pas. C’est une façon détournée de dire à son frère qu’elle le connaît par cœur et qu’elle sait qu’il joue le mec parfait pour plaire. Au fond, ce personnage très bavard ne dit qu’une chose en boucle, c’est sa souffrance. Mais personne n’écoute quelqu’un qui dit sans détours qu’il est malheureux“.


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Comme dans les comédies dramatiques de Woody Allen (référence soutenue jusque dans la grammaire cinématographique), la légèreté et la gravité se conjuguent pour les besoins du rire, mais aussi pour exprimer la distance que sont condamnés à prendre les personnages – une distance cynique de sécurité – vis-à-vis de leur existence, source de toutes les inquiétudes, avant de se décentrer : “Le film parle aussi du savoir. C’est important de s’interroger, je crois, sur le rapport qu’on a aujourd’hui aux intellectuel.le.s, sur la place qu’ils et elles occupent de la société. C’est pour ça que ça m’a amusée d’imaginer Sophia thésarde et obsédée par Kim Kardashian, comme symbole tout puissant de la pop culture pensé à la manière de Roland Barthes“.

Sophia a en effet mille et un complexes, dont celui d’avoir une tête si bien faite qu’elle est un handicap à sa vie sociale et rêve parfois à ce que serait celle-ci si elle était Kim Kardashian, jeune femme à qui tout sourit. Puis, s’ajoute encore à cela la question de l’identité, et précisément celle de l’orientalisme. “Quand j’ai fait lire mon premier traitement de texte à Xavier (Dolan, NDLR), il m’a dit qu’il le trouvait super mais qu’un truc clochait, parce qu’au départ, la famille de Sophia était occidentale”. Dans la vie, Monia Chokri se décrit comme Isabelle Adjani, “moitié berbère, moitié folle”. A l’autofiction, elle a cependant concédé ici quelques petites touches : “J’étais un peu critique au départ par rapport à l’idée de trop flirter avec ma vie personnelle, de mettre trop de mon frère et moi dans les personnages. J’avais peur qu’on soit justement trop près de l’autofiction. C’est de la pudeur. J’admire beaucoup Valeria Bruni Tedeschi par exemple qui n’a pas peur dans ses films de ces limites-là. Puis je me suis dit qu’en fait Xavier avait raison, notamment en ce qui concernait le personnage du père de Sophia et Karim. Mon père est à l’opposé des clichés qu’on a sur les arabes, il est féministe, c’est un artiste, un peintre, un ex-communiste, c’est un penseur libre ! Sasson Gabai, l’acteur qui joue le père dans le film, est un israélien né en Irak. Il est juif et sa langue natale est l’arabe. Il incarne tout ce que j’ai finalement voulu exprimer à travers ce personnage. Anne-Élisabeth et Patrick quant à eux n’ont pas les traits orientaux, c’est un choix conscient de ma part. Mon frère et moi portons aussi notre orientalité à l’intérieur de nous-même, ça n’avait pas besoin d’être visible mais audible et culturel”.


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Quant à ses méthodes de travail, la réalisatrice les a sûres et ne s’impose aucune règle : “Les règlements et les dogmes enferment, et je ne supporte pas le corsetage, je crois que ça peut nuire à la qualité d’un film. Je préfère travailler en amont du tournage avec les acteurs et actrices pour qu’à celui-ci les libertés soient totales. On fait des répétitions, on relit le texte et si jamais il y a un mot ou une phrase à changer, on le fait ensemble à ce moment-là, avant d’être sur le plateau. Le texte est très important pour moi. J’ai l’impression que c’est de moins en moins à la mode d’écrire et de se tenir à ce qu’on a écrit, que le scénario est devenu un canevas à partir duquel on peut improviser. Pour mes films, je tiens au contraire à ce que le texte soit appris et respecté. En revanche, je ne suis pas du tout dans la psychologie, ça ne m’intéresse pas. J’aime beaucoup cette phrase de Heath Ledger qui disait que quand il lisait un scénario, il se demandait quelle était la meilleure façon de jouer le personnage qu’on lui confiait et qu’il décidait alors de faire exactement l’inverse. L’important pour moi dans la direction d’acteur, c’est les déplacements dans l’espace. Le film est une comédie, le tempo est capital, alors une fois qu’on a mis en place ce genre de choses en amont du tournage, ça permet selon moi au comique de mieux fonctionner. Sur le plateau, j’ai pris l’habitude de parler à mes acteurs et actrices pendant les prises, on réajuste à vue. Je laisse tourner la caméra parce que je trouve qu’on perd beaucoup d’énergie à couper une prise. Je préfère la poursuivre et reprendre là où ça n’allait pas“.

Petit bijou aux dialogues taillés à la perfection, La Femme de mon frère sortira en salles le 26 juin prochain. A ne surtout pas manquer. Une réalisatrice est née, et de son cinéma, on ne veut plus se passer.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.

Photo en Une : Monia Chokri dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan.