Sébastien Marnier (L’Heure de la sortie) : “Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est d’avoir pu confronter mon regard de presque quarantenaire à celui des adolescents qui jouent dans le film”

Copyright Laurent Champoussin

On n’avait jamais encore vu Laurent Lafitte comme cela. Il est, dans L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier, Pierre Hoffman, un professeur de lettres qui se retrouve face à des collégiens surdoués, désinvoltes et nihilistes dont il craint les machinations. Après Irréprochable, Sébastien Marnier revient avec un deuxième long métrage, traversé à nouveau par l’étrange, où il est question d’avenir, une dimension brouillée par la peur que tout explose. Littérature, cinéma et fin du monde, on en parle avec le réalisateur de ce film électrique, en salles le 9 janvier 2019.

Avant de réaliser, vous écriviez des romans. Comment s’est effectuée la bascule entre les deux mondes ?

Sébastien Marnier : J’ai eu plusieurs petits jobs alimentaires au départ, ça m’arrivait d’écrire pour des magazines comme pigiste de temps en temps. En parallèle, je développais mes scénarios, mais j’ai eu plusieurs déconvenues qui ont retardé mon entrée dans le monde du cinéma si je puis dire, dans celui de la fiction en tout cas. C’est hyper dur de faire son premier long métrage. A un moment donné, je me suis dit que j’allais laisser les scénarios de côté et m’attaquer à une autre forme. Je voulais raconter des histoires, et je me sentais frustré de ne pas pouvoir le faire. C’est là que j’ai écrit mon premier roman, un pavé de 600 pages ! Et ça m’a fait un bien fou en fait de faire un pas de côté, de me détacher des codes de l’exercice du scénario. Je me suis fait plaisir avec des descriptions, à entrer dans les détails, m’y attarder. En tout, j’ai écrit trois romans, et c’est ça qui a été déclencheur pour le milieu du cinéma qui m’a accepté en son sein par le biais mon travail littéraire, pas celui que j’avais accompli dans mes courts métrages. L’autre chemin de croix d’un jeune réalisateur, c’est rencontré le bon producteur, dans mon cas, ça a été la bonne productrice !

L’écriture de votre premier film, Irréprochable, est très précise, incisive. Y a-t-il des correspondances stylistiques entre vos scénarios et vos romans, et comment est né le désir de raconter l’histoire de cette femme – agent immobilière – qui craque ?

Sébastien Marnier : J’ai l’impression que mes romans et mes films correspondent entre-eux. Il y a du Mimi (Ed. Fayard, 2011, NDLR) dans Irréprochable. Je crois que ce sont surtout mes obsessions qui courent le long mes œuvres. Je pars toujours d’histoires qui naissent en moi et que j’ai besoin de retranscrire et de transmettre. Plusieurs choses m’ont conduit à écrire le scénario d’Irréprochable, c’était une somme d’envies. Je me souviens qu’avant d’écrire, j’avais vu et lu plusieurs interviews de femmes ouvrières, des travailleuses à la chaîne. Je peux en parler parce que j’ai fait ce genre de job, et ce qui me faisait tenir, c’était de me dire que ma vie n’était pas là. J’échappais à ce quotidien difficile et mécanique par mes rêveries et l’écriture. Mais ces femmes que j’entendais témoigner, toute leur vie était vouée à leur travail à l’usine, elles n’avaient rien d’autre que ça, et l’idée de perdre leur travail – parce que l’usine en question pratiquait une campagne de licenciement – les désespérait. Je suis donc parti de là, et d’un fait divers aussi, pour Irréprochable. Ensuite, je me suis questionné sur le point de vue, je voulais que ce soit celui du personnage que joue Marina (Foïs, NDLR), et que ce personnage ait quelque chose à voir avec la folie. Tout ceci n’a pas facilité les financements ! Mais les choses se sont construites comme ça, à partir de notes prises au détour de mes lectures ou de reportages vus à la télé.

Copyright Haut et Court

Trois ans se sont écoulés entre la sortie de votre premier et votre deuxième long, L’Heure de la sortie, qui est une adaptation. Comment s’est construit ce projet ?

Sébastien Marnier : J’ai lu le bouquin de Dufossé l’année de sa sortie, en 2002. Il y avait quelques chose dans ce premier roman qui m’interpellait, l’histoire de ce prof mis en difficulté par des collégiens, un ton super vachard qui rendait la lecture absolument jouissive, et petit à petit, on glissait dans quelque chose de plus sombre et flippant à la Stephen King. On a travaillé plusieurs versions du scénario avec Élise Griffon, on pensait aussi en parallèle à des textures sonores, à des décors, comme ce collège à l’apparence gothique… L’histoire de ce film s’est construite en plusieurs étapes. Il s’est passé des années entre le moment où on a acquis les droits du bouquin et le moment où on a eu les fonds pour produire le film. Ce qui est assez émouvant avec ce film, c’est que les seules personnes qui à l’époque avaient accepté de nous rencontrer, c’était dans les années 2000, c’était Haut et Court, qui voyait le potentiel du projet qu’on portait avec Élise, mais qui savait qu’on était trop bleu encore – je n’avais pas tourné de premier long. Après Irréprochable, quand Caroline Bonmarchand (productrice du film, NDLR) a compris que je m’étais remis à travailler sur le scénario de L’Heure de la sortie, elle m’a suivi et accompagné. Cette fidélité veut dire beaucoup pour moi, elle est importante à mes yeux. Là aussi, le film n’a pas été facile à produire, ne serait-ce que vis-à-vis des thématiques qu’il aborde. J’ai d’ailleurs opté pour une fin différente de celle du bouquin, tout en gardant la noirceur qu’il convenait d’avoir pour ce final. Après ce que ce prof et ces collégiens ont vécu, l’histoire ne pouvait pas se conclure par un happy-end !

Le film est en effet hanté par des peurs primaires et virales qui mènent toutes à celle de la fin du monde … 

Sébastien Marnier : Comme les personnages, je m’interroge sur ce qui fonde mes peurs, sur ce qui, dans le monde, me terrifie, comme les questions écologiques qui de fait sont liées aux questions économiques, le libéralisme engendre ça, on ne peut pas parler de l’un sans l’autre. Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est d’avoir pu confronter mon regard de presque quarantenaire à celui des adolescents qui jouent dans le film. Il y a quelque chose qui s’est construit aussi pendant les castings puisqu’on demandait aux gamins qu’on rencontrait de quoi ils avaient peur, quelle était leur vision du monde, etc. Un peu déprimant, j’admets, mais super intéressant. On a fait les castings peu de temps après les attentats, et c’était ce qui revenait le plus dans les témoignages de ces jeunes gens, mais juste après ça, c’était de questions écologiques dont la majorité s’inquiétait. Il y a une véritable conscience des ces enjeux, et je me disais “mais bordel, dans quel état on laisse la planète à cette génération ?“. Mais ce qui est rassurant, c’est que la jeunesse est dans l’action, qu’elle réagit. Je voulais que les images du monde, celles qu’on voit en vidéo et qui jonchent le film, soient en accord avec celles qui tourmentent les jeunes, et on a travaillé ces images, qui pour la plupart ont fait des millions de clics sur le web, en zoomant à fond dessus pour en voir la pixellisation à l’écran. Elles tranchent avec le reste du film et la photo léchée de Romain Carcanade. Ces images-là, qu’on le veuille ou pas, font partie de notre inconscient collectif. Comment les adolescents les perçoivent ? Qu’est-ce qu’ils font de ces images ? Quel appétit ont-ils pour elles ? C’est toutes ces réflexions qui nous ont traversés et que le film porte en lui.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.

Crédit photo en Une : Laurent Edmond