Trois bonnes raisons d’aller voir Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan

Copyright Shayne Laverdière

En salles depuis le 13 mars, Ma vie avec John F. Donovan n’est pour le moment diffusé que sur les écrans français, sa réception chahutée au Festival de Toronto en septembre dernier aurait compromis sa sortie internationale. Ce nouveau film de Xavier Dolan, le premier en langue anglaise, co-produit par le Canada et la France, revient de loin. A l’origine, une ambition, toujours plus grande : celle de faire un film fleuve et choral sur plusieurs époques, continents et registres. Résultat, une œuvre de plus de 4h qu’il a fallu raboter de moitié et resserrer sur les années 2000 et 2010. Deux ans de montage, et un rêve américain qui frôle le cauchemar. Pourtant, malgré tous ces obstacles cumulés, le résultat est là. Ma vie avec John F. Donovan est l’une des fictions les plus personnelles du cinéaste canadien qui, ici, nous invite dans sa chambre d’adolescent. Trois bonnes raisons d’y entrer. 

1Parce que Dolan écrit sa propre “origin story”

Deux destinées se croisent, celle de Rupert (Jacob Tremblay), petit garçon précoce accro aux films et aux séries qu’il voit à la télé, un genre de Macaulay Caulkin dans Maman j’ai raté l’avion, et celle de John (Kit Harington), acteur américain en pleine ascension détruit par les masques qu’il porte pour protéger son secret – il est gay, et il ne fait pas bon de l’être à Hollywood si on veut jouer le prochain superhéros des productions Disney. Le réalisateur tisse, par sa croyance dans le cinéma, un lien quasi mystique entre Rupert et John qui se matérialise sous la forme d’une correspondance, motif que les teen-movies américains des années 90 avaient remis au goût du jour, à l’image de Sexe Intentions de Roger Kumble auquel Dolan rend aussi hommage en faisant résonner le morceau de The Verve “Bitter Sweet Symphony”. Comme dans Laurence Anyways, la chronologie des événements est chamboulée, les flash-back et les ellipses construisent et modifient le rythme du film, et on retrouve le même dispositif classique de l’interview pour accoucher de cette histoire privée qui a été déterminante dans la construction de Rupert.

2 – Parce que les femmes sont essentielles

D’abord l’intervieweuse agacée, interprétée par Thandie Newton (Mission Impossible 2, Westworld), qui ne voit dans le témoignage de Rupert qu’une posture égocentrique. Le transfert est évident : à travers ce personnage, Xavier Dolan donne corps aux critiques qui associent les problématiques de ses films à des problématiques de petit bourgeois, le personnage comme le réalisateur nous invitant ici à gratter le vernis du récit pour y trouver puissance, substance et grâce. Les mères des deux anti-héros ensuite, celle de Rupert, jouée par Natalie Portman (touchante), dépassée par son rôle et l’énergie de son fils, celle de John ensuite, merveilleuse Susan Sarandon, aimante mais terriblement toxique, alcoolique et dépressive. Ces femmes n’évoluent pas en périphérie de l’histoire, elles sont centrales, le cœur battant du film, comme l’illustre cette séquence d’embrassade sous la pluie, digne des grandes romances classiques hollywoodiennes, entre Rupert et sa maman.

3 – Parce que Kit Harington est un autre John

Si dans Game of Thrones, Kit Harington joue les guerriers virils et romantiques, il est ici un autre John (le “h” en plus), un acteur éteint et malheureux que les rumeurs et scandales dans les tabloïds ont placardisé et abîmé à l’os. Un rôle à l’opposé de celui que la série HBO lui a offert et dont il essaie progressivement de se défaire, entrant dans le monde du cinéma d’auteur par des portes dérobées. Choix à ne point regretter puisqu’il devient un autre genre d’icône à la légende de feu. Pour l’info en plus : on retrouve au générique de Ma vie avec John F. Donovan un autre nom affilié à la série Game of Thrones, celui de Michele Clapton, costumière du show entre 2011 et 2017, œuvrant ici aux côtés du cinéaste canadien qui, comme à son habitude, occupe presque tous les postes de ce film qu’il a voulu cette fois néo-classique plus que pop et contemporain (même si l’intrusion d’Adele et Pink dans la bande originale fait le pont).

Réalisé par Xavier Dolan. Avec Kit Harington, Jacob Tremblay, Natalie Portman, Susan Sarandon … Durée : 2H03. En salles depuis le 13 mars 2019. CANADA – FRANCE