Ultra Rêve : 3 films, 3 critiques

1. After School Knife Fight / Caroline Poggi x Jonathan Vinel

Comment te dire adieu

Laëtitia va partir étudier à Paris et le groupe qu’elle forme avec les trois garçons, Roca, Nico et Naël se retrouve une dernière fois pour une répétition. Le film de Caroline Poggi et Jonathan Vinel capture les émotions vives que suscite ce dernier moment partagé avant que chacun fasse des choix pour son avenir sur un terrain vague bordé par endroits de quelques arbres et qu’on imagine près d’une petite ville. Photos, plan fixes, les acteurs dessinent le cadre, évoluent de lumières en ombres, des intimités successives se créent, en duo, « je te cherche depuis tout à l’heure ». L’instant est plus grave que joyeux, une forme de bilan accéléré de leur relation à quatre, doutes sur l’avenir et non-dits compris. Dans ce moment hors du temps se mêlent un quotidien balisé qui pose la conseillère d’orientation comme symbole des choix de vie (l’after school), les réminiscences tragiques (le nom du groupe, Knife fight, vient d’un meurtre qui s’est déroulé devant chez Laëtitia) et l’amour tu (si ce n’est en voix off) de Roca pour Laëtitia : “Parfois je me dis que tu m’as jeté un sort, un jour je me réveillerai et je te trouverai banale”. Le jeu est minimal, proche d’un réel banal mais sublimé par la poésie quotidienne de cette langue, de ces images si lointaines et si proches.

Qu’est-ce qu’une répétition quand elle est appelée à ne plus se répéter, à rester la dernière ? Un moment presque irréel de nostalgie de l’instant. Une “saudade” en temps réel. Et cette photo, cet instantané, qui prend une valeur nouvelle, pas seulement l’image figée d’un souvenir, mais le vecteur d’un possible, d’un déclencheur d’action. “Je vous envoie cette photo maintenant comme ça l’année prochaine, s’il y en un de vous à qui je manque, il m’envoie cette photo et je viens.” La musique est là, elle attend sous les bâches. Planante, effets d’échos dans la voix.

Vous êtes prêts ?” L’est-on jamais ?

Franck Finance-Madureira

 

2 – Les Îles / Yann Gonzalez

Les Îles du désir

Le cinéma de Yann Gonzalez a ceci de particulier qu’il est à la fois souvenir et monde fantasmé, référencé et novateur, qu’il marie à la perfection ses images et ses choix musicaux. Critique/Playlist.

Un homme, une femme et un monstre. Don’t bother they’re here (Stars of the Lid). Ainsi s’ouvre cette ronde des désirs qu’est Les Îles. Un homme et une femmes s’embrassent, s’enlacent, se désirent. Le couple est rejoint sur leur lit-scène par un être monstrueux au visage-plaie et à la bite translucide qui va les embrasser à plein orifice et les emporter dans une jouissance totale. Memory Vague (Oneohtrix Point Never). Triple-screen pour portrait de famille en extase, plus pansexuel tu meurs. Applaudissements, saluts. A la sortie du spectacle, un autre couple. Deux hommes dont l’un est belle comme un spectre, échangent sur leur amour, leurs désirs et baisent tandis que se dresse dans ce bois étrange, une forêt de voyeurs, sexes gonflés, mains agiles, désirs aux aguets. « Les chiens, les loups ». Floating (Ian Boddy)… . Et cette fille en rouge qui mate, enregistre, écoute et se caresse. The ten heads of someone (Suso Saiz).

Plongeant dans les méandres d’un univers fascinant, le film explore en très peu de temps tous les enjeux du désir. Sa polymorphie, ses mystères et son souvenir, sa finitude, comment le susciter, le faire naître, le faire durer ? Des scènes muettes et un choix de sons au cordeau, des dialogues d’une poésie crue et d’un romantisme échevelé, des personnages intrigants, et une mise en scène riche de visions et de ruptures sensorielles, Gonzalez affirme via ce film court son style personnel, sa signature. Les Îles sont un passage du désir qui va des Rencontres d’après-minuit au Couteau dans le cœur.

F. F.-M.

 

3 – Ultra Pulpe / Bertrand Mandico

Avant que tout explose

S’il est natif de Toulouse, Bertrand Mandico aurait tout aussi bien pu venir d’une autre planète. Court-métragiste de génie (les fées cinéma ont été généreuses en se penchant sur son berceau), papa des Garçons sauvages, premier long épique, allégorique et caustique, le cinéaste français revient avec une nouvelle œuvre (35 minutes et des poussières) mettant en scène deux femmes qui se sont aimées. La première, Joy (Elina Löwensohn), est réalisatrice, la seconde, Apocalypse (Pauline Jacquard), est comédienne, héroïne des films mutants de sa partenaire. Le point de départ de cette histoire aux mille et une digressions ? La fin d’un tournage (chaotique). Alors que tout est dans la boîte, Apocalypse dit adieu à Joy :  “Lâche-moi, le film est fini. (…) Tu t’es bien servie de moi, maintenant laisse-moi jouer“. Mais de cette romance, aucune des deux femmes ne peut se détacher facilement. Elle a pris possession de leur corps et leur esprit. C’est donc sur un plateau-planète à la fois futuriste et préhistorique que Mandico plante cette histoire d’A qui ne se conjugue plus au temps présent – désormais, elle est au passé, elle est à l’avenir. Du chrome, du coton, des néons, des caméras (panavision), des écrans, de la pierre (volcanique) et des poils qui courent le long du manteau de Joy ou d’un gorille de l’espace aux yeux jaunes perçants, (chef) opérateur…

Il s’agit alors de s’abandonner au cinéma de Mandico comme Apocalypse s’abandonne à Joy. De l’ensorcellement par les images (format scope et beauté surréaliste), les mots (scansion musicale des dialogues), les aiguës et les graves des synthés (BO signée Pierre Desprats), et au cœur de la fiction, des motifs existentiels. Le rapport de force entre la réalisatrice et son actrice prolonge la réflexion de Mandico sur celui qui fait rage entre les sexes. Dans Les Garçons sauvages, des adolescents au pénis droit violaient des filles sans impunité, jusqu’à ce qu’un changement d’état s’opère et qu’ils fassent soudain l’expérience du sexe opposé. La force changeait de nature et de camp. L’expression de la domination masculine à travers les violences sexuelles trouve aussi son point d’orgue dans Ultra Pulpe où une jeune femme (Pauline Lorillard) est donnée en pâture – par sa propre mère – à des cosmonautes. Une séquence choc à valeur (psych)analytique qui n’est pas que de la science-fiction. Après l’outrage, la révolution, celle des muses qui s’amusent, comme Cocteau, des hommes tout en muscles et super-pouvoirs imaginés par les américains. “C’est pornographiquePas plus que toi” souffle Nathalie Richard, tout de noir vêtue, à un vieillard. Éros et Thanatos se sont donnés rendez-vous dans Ultra Pulpe, Lynch, Ernst, Pasolini, Dante, Carpenter, Dali et Lacan aussi. Truffaut avait sa chambre verte, Mandico  la peint en rose et bleu. “Embrasse-moi avant que tout explose “dit Joy à Apocalypse. Avant que tout explose, voir ne serait-ce qu’un film de Bertrand Mandico est incontournable…

Ava Cahen

Photos : Ecce Films

Ultra Rêve – en salles le 15 août 2018 (trois courts métrages sur grand écran) :

After School Knife Fight de Caroline Poggi et Jonathan Vinel (21 mn– 16 mm), avec Lucas Doméjean, Nicolas Mias, Pablo Cobo, Marylou Maynie.

Les Îles de Yann Gonzalez (23 mn– 35 mm),  avec Sarah-Megan Allouch, Thomas Ducasse, Alphonse Maitrepierre, Mathilde Mennetrier, Romain Merle, Simon Thiébaut.

Ultra Pulpe de Bertrand Mandico (38 mn – 35 mm), avec Lola Créton, Pauline Jacquard, Pauline Lorillard, Elina Löwensohn, Anne-Lise Maulon, Vimala Pons, Nathalie Richard et Jean Le Scouarnec.