Woody Allen (A Rainy Day In New York) : “A mes yeux, des villes comme Paris et New York sont bien plus belles sous la pluie”

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Copyright Mars Film

Lettres blanches sur écran noir. C’est le même générique d’ouverture depuis plus de 40 ans, à quelques exceptions près; un gimmick élégant qui, sans tarder, met d’humeur. L’émotion est ici d’autant plus vive que voir ce nouveau film de Woody Allen a failli être mission impossible. Privé de sortie sur le territoire américain suite à plusieurs polémiques malheureuses et salissantes – le cinéaste est actuellement en procès contre Amazon -, les droits du film sont finalement achetés en Europe et en Asie, réjouissant les cinéphiles de deux continents au moins. C’est au Festival du Cinéma Américain de Deauville que A Rainy Day In New York fait sa première ce vendredi 6 septembre 2019. Un témoignage d’amour de la part de la France qui ne laisse pas Woody Allen indifférent, même s’il sera absent de la manifestation : “Je suis évidemment très touché. Mais si la nouvelle me réjouit, elle m’est parvenue tardivement. Mon retour à New York était déjà planifié…”

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Fait amusant. Si les quartiers de Manhattan et Broadway ont prêté leur nom à certains des grands tubes de Woody Allen (Manhattan, Broadway Danny Rose, Coups de feu sur Broadway, Meurtre Mystérieux à Manhattan), les mots “New York” n’avaient jamais encore eu droit à l’affiche. C’est donc chose faite avec A Rainy Day in New York, titre séduisant qui cumule à la fois le nom de la ville pour laquelle le cœur et les yeux du cinéaste battent depuis toujours et son amour des jours pluvieux : “Durant le tournage, il n’y a pas eu une seule goutte de pluie ! Nous avons dû la provoquer nous-même, de manière artificielle. On appelle ça une météo chanceuse…”.

C’est avec Vittorio Storaro, chef opérateur italien de renom, que le cinéaste américain renoue pour croquer la Grosse Pomme une fois de plus. Une quatrième collaboration, après Crisis in Six Scenes, série développée pour Amazon, Café Society et Wonder Wheel, dont les intrigues prenaient respectivement place dans les années 30 et 50, à Hollywood, New York et à Coney Island : “La relation que j’entretiens avec le directeur de la photographie est essentielle. J’ai travaillé avec plus d’un génie de la caméra, de Gordon Willis, à Carlo Di Palma, en passant par Vilmos Zsigmond, Sven Nykvist, Darius Khondji et maintenant Vittorio Storaro… Le processus de travail est toujours le même. Nous lisons le script avec le chef opérateur, nous nous essayons ensemble et parlons de la manière dont nous voulons approcher l’histoire et les personnages, du cadre, des valeurs de plans, de la lumière et ses évolutions, puis nous cherchons les décors les plus saillants… Quand on a la chance de travailler avec quelqu’un d’aussi doué que Storaro, on lui laisse du large. Je veux dire – et c’est la même chose avec les grands acteurs et les grandes actrices – que je ne suis pas sur son dos en permanence, je m’en remets à sa vision graphique des éléments. Si quelque chose me semble clocher, j’en fais la remarque, mais, la plupart du temps, je laisse énormément de liberté aux artistes avec lesquels je travaille. Le truc, je crois, c’est de réussir à réunir pour un film des gens talentueux et les laisser faire ce qu’ils savent faire de mieux”.

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Je laisse énormément de liberté aux artistes avec lesquels je travaille.

Woody Allen

Si A Rainy Day In New York se passe à l’ère des téléphones portables, il se dégage ce délicat parfum old fashionned favorable aux inclinaisons nostalgiques des personnages comme aux déclinaisons comiques et romantiques des différentes intrigues. A l’image, le rouge, le bleu et le beige dominent. Le tour de force réside évidemment dans la manière, toujours personnelle, dont Allen maquille et découpe New York, star de la majorité de ses films, nous faisant découvrir des états qu’on lui connaissait moins via un jeu de pistes en intérieur et en extérieur qui rappelle celui de Meurtre Mystérieux à Manhattan, peut-être moins déluré rythmiquement mais tout aussi réjouissant dans l’ensemble. Allen prend donc ici pour prétexte un week-end en amoureux à New York pour mieux parler rêves, chance et choix. Le couple en partance a la vingtaine, deux étudiants en lettres et en arts. Gatsby – interprété par Timothée Chalamet – a préparé sur mesure un séjour romantique à sa dulcinée, Ashleigh (Elle Fanning, née pour ce rôle) : hôtels de luxe, concerts de jazz dans salons privés, balades dans Central Park, et même la pluie, commandée pour le goût qu’elle donne aux baisers. “Tant que vous n’avez pas été embrassé par un de ces pluvieux après-midis parisiens, vous n’avez jamais été embrassé” sont convaincus les héros alléniens depuis Annie Hall. Mais rien ne se passe comme prévu. Une série d’événements plus ou moins fortuits disperse les deux tourtereaux dans la ville et met les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre à l’épreuve. Joyeux bordel. Certains diront l’intrigue déjà-vue, mais telle est la magie des films de Woody Allen : donner l’illusion d’être en terrain connu pour mieux nous tromper sur les chemins que prennent les personnages, et par conséquent l’histoire, toujours en mouvement. Magique, ici elle se double et se dédouble, suivant tantôt le parcours urbain d’Ashleigh, tantôt celui de Gatsby, néo Alvy Singer (Annie Hall) suspendu à son téléphone comme à ses rêves et ses pensées. “Si j’avais eu l’âge de jouer le personnage de Gatsby, je l’aurais fait sans hésiter ! Comme lui, quand j’étais plus jeune, je n’aimais pas l’école, j’en étais régulièrement exclu, j’aimais le jeu et les vieux piano bars tout enfumés où étaient jouées des chansons de Cole Porter. J’aimais le jazz quand mes camarades de classe n’écoutaient que les chansons populaires qui passaient à la radio ou dans les émissions de variétés à la télévision. Mon sentiment vis-à-vis de New York est nostalgique, j’en aime les années qui ont précédé ma naissance. Enfin, ce que j’aime par dessus tout, c’est la pluie. Les temps humides. La pluie offre un spectacle naturellement romantique. Qu’il pleuve à Paris ou à New York, les impressions et sensations produites et perçues sont les mêmes. Quand je me lève le matin et que j’ouvre la fenêtre, si c’est un jour ensoleillé, il ne m’évoque rien de particulier, je le trouve correct tout au plus, mais si j’ouvre la fenêtre et que le ciel est gris, qu’il pleut, que les parapluies des citadins sont ouverts, que leurs vêtements sont humides, comme les routes qu’empruntent les taxis, très sollicités, mon humeur n’est pas la même, ce spectacle m’enchante davantage, je le trouve charmant. A mes yeux, des villes comme Paris et New York sont bien plus belles sous la pluie“.

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Si j’avais eu l’âge de jouer le personnage de Gatsby, je l’aurais fait sans hésiter !

Woody Allen

Outre la délicatesse de la photo et le soin accordé à chaque cadre, ce qui frappe particulièrement, c’est la manière dont Elle Fanning prend la lumière. La jeune actrice est solaire, absolument parfaite dans ce rôle qu’il faut tenir sans excès ni cynisme, évoquant dans certaines séquences le souvenir de Diane Keaton dans les films de Woody Allen des années 70. Elle est donc Ashleigh, étudiante qui n’a qu’une obsession : Roland Pollard (Liev Schreiber), réalisateur qu’elle classe entre De Sica et Renoir et avec qui elle a obtenu un entretien à New York via la gazette de son université. Mais l’idole connait des heures sombres, et lorsque Roland Pollard rencontre son admiratrice, scoop, il lui confesse qu’il se sent aussi minable qu’imposteur, loin d’arriver à la cheville des auteurs cités plus tôt. On touche ici du doigt l’un des thèmes majeurs du film : la crise existentielle et dévastatrice de l’artiste, angoisse filée par Allen dans ses comédies les plus drôles comme ses fictions les plus sombres.

Lorsqu’on tourne un film, on pense tourner son meilleur, son Rashômon, son Citizen Kane ou que sais-je, parce qu’on s’y emploie avec fougue. Une fois sur le tournage, tout se passe relativement bien, on regarde les rushs qui semblent bons, puis on se retrouve à l’étape d’après, avec toutes les pièces à faire jouer ensemble, et c’est à ce moment-là qu’on s’aperçoit de toutes les erreurs commises, que tant de choses de fonctionnent pas comme on les avait prévues ou imaginées. Bien des fois j’ai eu ce sentiment de grande déception en regardant mes films, me maudissant, moi, mes choix et mes erreurs, m’engageant alors à repenser certains pans ou certaines coupes, à mettre de la musique à certains endroits. Ce qui est intéressant à mon sens, c’est que la déception ressentie est parfois absolument justifiée, et, comme le cinéaste, le public partage cette déception, d’autres fois, vous êtes terriblement déçu par votre film alors que le public, lui, le salue et l’apprécie, et, le pire des cas, c’est quand vous êtes heureux de votre travail, mais que le public n’en est pas satisfait. Rares sont les films sur lesquels le public et moi-même nous accordons. Il y a eu Minuit à Paris bien sûr, Vicky Cristina Barcelona, La Rose Pourpre du Caire aussi. Personnellement, je suis déçu par Manhattan, qui est un film que le public adore, comme par Hannah et ses sœurs, qui a été un grand succès. Il y avait dans ces deux films des bonnes idées que je n’ai pas su exécuter avec le soin qu’elles auraient tout à fait mérité. Mon ambition dans la vie a toujours été de réussir à faire un grand film, et je me dis toujours, après chaque film tourné, que le prochain sera le bon. J’en ai faits 50, il y en a certains que je trouve réussis, mais je ne crois pas avoir fait de grand film, comme l’ont fait Bergman, Fellini, Truffaut, Godard, Renoir, Resnais… Ces réalisateurs ont été les héros de la plupart des cinéphiles de ma génération. Je trouve le cinéma d’art et d’essai européen bien plus intéressant et constant dans sa production de films que le cinéma américain qui ne compte que quelques chefs d’œuvre sur quelques décennies. Je reconnais un grand film quand j’en vois un, et si j’admets avoir fait quelques bons films, je n’en vois aucun qui soit à la mesure de La Grande Illusion ou des longs métrages que nous citions plus tôt, Rashômon, Citizen Kane…”.

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“De 1977 à 1992, Allen aura réalisé seize chefs-d’œuvre d’affilée. Seize ! Ceci est unique dans l’histoire du cinéma. (…) Sans un tel film, je n’aurais jamais osé inventer Rois et reine” a récemment déclaré Arnaud Desplechin à la Cinémathèque, alors qu’il présentait Crimes et délits, comme un clin d’oeil. A Rainy Day in New York n’est peut-être pas Citizen Kane ni même le plus grand Woody Allen, mais il s’inscrit dans une œuvre à laquelle il fait sans arrêt écho qui redéfinit sa nature et sa trempe. Comme toujours, il est question de variations d’écriture, de température et de tonalités, et ici, les personnages passent par toutes les couleurs, se heurtant à des émotions fortes qui provoquent chez eux mille et une réactions, comme le hoquet persistant d’Ashleigh lorsque son cœur s’emballe. Les péripéties et quiproquos s’enchaînent, les plans tombent à l’eau, les parenthèses sentimentales se multiplient, l’irrévérence est élégante, les punchlines fusent et nous plient en deux, les doutes s’expriment à voix haute, et les mœurs résistent à la docilité. Être transporté dans un monde de rêve et d’évasion, c’était la promesse de ce week-end romantique durant lequel Gatsby et Ashleigh vont finalement mûrir plus vite qu’ils ne l’auraient cru.

Avant de vouloir faire des films, enfant, je voulais être plein de choses : un joueur de cartes professionnel, un magicien, mais, j’aimais beaucoup l’idée de devenir journaliste, sportif d’abord, spécialisé dans les affaires criminelles ensuite, parce que je me disais que la vie de ces gens devaient être pleine de rebondissements, riche d’histoires singulières. Mais au même âge, j’ai découvert que j’étais capable d’écrire des choses qui faisaient rire les gens, et très jeune, je n’avais que 16 ans, j’ai été engagé par des journaux pour écrire des billets d’humour, et j’étais estomaqué par le fait qu’on m’engage pour ça, qu’on imprime mes mots et qu’on me paie pour les fournir ! Je n’ai jamais pu m’arrêter de continuer dans cette voie-là à compter du jour où j’ai commencé à écrire“.

Pour les beaux yeux bleus du couple, New York déploie ses charmes : un tournage de cinéma amateur découvert fortuitement lors d’une promenade, une virée en voiture pour filer une femme infidèle, des salles de projection privées dans lesquelles des films se jouent et des ambitions s’effondrent. D’irrésistibles surprises et coups du sort qui font bouger les lignes de la vie proprette de ces deux jeunes gens qui ne manquent de rien, excepté de frissons. Soudain, Ashleigh et Gatsby peuvent vivre de manière trépidante, même si cette vie-là s’accompagne de troubles et doutes collants. Les personnages secondaires apportent tous du caractère au tableau d’ensemble, quelque chose de cruel et cagneux. Jude Law est délicieux en scénariste à l’imperméable à la Bogart, faisant glisser le film du côté de la comédie noire, Liev Schreiber est parfait dans le rôle du réalisateur torturé, lunettes de soleil vissées sur le nez, Diego Luna se fond sans accroc dans le costume clinquant d’un acteur à paillettes et à minettes dont Ashleigh croise la route, quant à Selena Gomez, elle est la brune piquante qui fait tourner la tête de Gatsby qui, jusqu’à leur rencontre, ne faisait que regarder sa montre, malade de l’absence d’Ashleigh et du temps que cette absence lui coûte. Comédie romantique et dramatique qui flirte avec le vaudeville, A Rainy Day In New York cultive la philosophie qui innerve l’œuvre du cinéaste : chercher le sens de la vie est vain, mais parmi la liste des choses qui font qu’elle vaut d’être vécue, le souvenir d’un baiser sous la pluie est en tête …

Propos recueillis par Ava Cahen.

Photo en Une : Copyright Mars Films – photo plateau.

A Rainy Day In New York. Réalisé par Woody Allen. Avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law, Liev Schreiber … Durée : 1H32. En salles le 18 septembre 2019. USA – Distribution France : Mars Distribution.