Zombi Child de Bertrand Bonello

I Walked With a Teenage Girl

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Tout le cinéma de Bertrand Bonello est gonflé d’une authentique réflexion sur les mythes fondateurs et le processus de leur apprentissage ou de leur ré-accaparation par la jeune génération. L’Apollonide comme Nocturama racontaient la bataille du corps, du cœur et des idées, le désir de revanche, d’émancipation et de révolution. Le cinéaste, dans une économie proche de la série B, beaucoup moins confortable que celle de ses précédents longs métrages, réemploie les mêmes thèmes dans Zombi Child mais les met en perspective d’un récit qui se dédouble : une première partie à Haïti, dans les années 60, où un homme mort est ramené à la vie pour devenir de la main d’œuvre dans des champs de cannes à sucre (quotidien d’un zombi esclavagisé), et une seconde à Saint-Denis, 55 ans plus tard, dans le pensionnat de la Légion d’Honneur que vient d’intégrer une adolescente haïtienne qui immédiatement inspire le mystère aux filles de sa classe. Le frottement de ces deux histoires provoque une étincelle gracieuse qui crépite du début à la fin du film et le fait progressivement basculer d’un état à l’autre, du poétique au politique.

Ce n’est pas un hasard si Bonello fait tomber le “e” (orthographe américaine) du mot zombi, faisant entendre, dès le titre, son choix de revenir aux fondements de l’histoire et de la culture vaudoue, et là où est son audace, c’est d’oser la correspondance avec la culture adolescente occidentale qui, elle aussi revêt un rôle rituel, politique et social. L’intégration de Mélissa (Wislanda Louimat) dans une bande d’étudiantes qui aime se réunir clandestinement la nuit tombée va alors avoir une fonction primordiale : ouvrir les esprits, par le récit (retour à la tradition orale). Car ce que se racontent ces jeunes filles à la lueur des bougies, à l’abri des regards, entre un morceau de Rihanna ou Damso, ce sont leurs secrets et leurs chagrins. Ensemble, elles délimitent leur propre périmètre de croyance et de confiance. S’ouvrir aux autres, différencier les légendes des mystères, faire revivre les souvenirs les plus essentiels, guérir ses peines, autant d’éléments qui font de Zombi Child une fable singulière qui caresse des influences diverses, aussi bien littéraires que picturales ou cinématographiques. La partie haïtienne – qui détaille la pratique de la zombification comme un instrument de la domination coloniale aussi – évoque Tourneur (I Walked With a Zombie) ou Royal Bonbon de Najman (2001); quant à la partie française, elle dégage un parfum anglo-saxon (Craven et Sofia Coppola, pour le côté charnel et vaporeux). C’est l’hybridité de ce film qui le rend – pour citer les héroïnes interprétées par de jeunes actrices pleines de talent – si “cool” et si “chelou”.

Réalisé par Bertrand Bonello. Avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, Adilé David, Ninon François … Durée : 1H43. En salles le 12 juin 2019. FRANCE – HAITI.