Amanda de Mikhaël Hers

L’âge de raison

Ses camarades sont toutes parties. Assise seule sur les marches de son école, Amanda attend désespérément que quelqu’un vienne la chercher. Annonciatrice d’une absence à venir, cette ouverture s’accompagne d’une petite musique délicate et mélancolique, bercée par les doux rayons du soleil printanier, tel un échantillon parfait du cinéma de Mikhaël Hers. Celui qui s’est fait connaître il y a dix ans par ses moyens-métrages Primrose Hill et Montparnasse nous a habitué à une mélodie lumineuse, faite de légères et fragiles variations. Il compose dans ce troisième long métrage une harmonie similaire à celle qui avait inspirée Memory Lane puis Ce Sentiment de l’Été, prolongeant sa fine exploration du cœur humain et de sa capacité de résilience. Amanda n’a que 7 ans lorsque sa mère Sandrine, une jeune professeure célibataire, décède dans de terribles circonstances. Son jeune oncle David, un insouciant qui vivote entre plusieurs petits boulots, n’a pas d’autre choix que de s’occuper de sa nièce orpheline. Confronté à cette effrayante responsabilité et au choc qu’a subi sa bien-aimée Léna, il tente tant bien que mal de faire fonctionner cette nouvelle famille.

Égrainant un à un les motifs fétiches de son cinéma, Mikhaël Hers trace avec Amanda son propre chemin vers la lumière. Préférant la délicatesse du symbole à l’étalage grandiloquent et larmoyant, il fait évoluer son récit avec une retenue à tout épreuve. Les mâchoires se serrent, les yeux s’embuent, le goût amère des larmes se fait sentir, sans que jamais la pudeur et l’intimité des personnages ne soient dérangées. Subtilement, il utilisent des objets – une brosse à dents et un vélo qui attendent désespérément le retour de leur propriétaire – pour installer une distance salutaire et distiller les émotions. Ainsi, Mikhaël Hers parvient à s’éloigner du poncif des émois individuels pour donner une dimension collective à cette tragédie. Il ancre son récit dans une réalité tant sociale, celle de David qui est précaire, que sociologique – le terrorisme contemporain – et gagne ainsi en ampleur. Assumant comme un étendard sa fragilité et sa bienveillance, Amanda donne la sensation qu’aucun discours, aucune force méthodique n’oriente ses personnages à travers leur chemin de croix. Ensemble, bien que chacun à sa manière et à son rythme, ils apprennent à vivre avec leurs douloureux souvenirs et la persistance du manque et de la peur. Cinéaste de l’urbain, des Hauts de Seine de Memory Lane au New-York de Ce Sentiment de l’été,  l’ancien élève de la Fémis confirme surtout ici sa passion pour les espaces verts. Alors que la ville – qu’on traverse à pied ou à vélo – continue de grouiller, insensible au chagrin de David, Amanda et Léna, les parcs, parisiens, charentais ou londoniens, fonctionnent comme des poumons, leur permettant de reprendre leur souffle. Vincent Lacoste confirme une nouvelle fois son talent dramatique après ses rôles dans Victoria et Plaire, Aimer et Courir Vite. Son flegme et sa fragilité viennent nourrir le film de simplicité et de naturel, évacuant le pathos de certains instants. A ses côtés, Isaure Multrier incarne avec une aisance déconcertante la jeune Amanda, figure d’une innocence meurtrie. Amanda travaille la petite musique du quotidien avec grâce et, malgré le drame qui le nourrit et qui coupe les jambes de tous les personnages, tente d’emmener ces derniers vers un avenir plus lumineux.

Amanda, réalisé par Mikhaël Hers. Avec : Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin, Jonathan Cohen, Ophélia Kolb, Marianne Basler. Durée : 1h47 – En salles le 21 novembre 2018. FRANCE

Photos/Crédits : Vincent Lacoste et Isaure Multrier dans Amanda/Nord-Ouest Productions