Barbara de Mathieu Amalric

Vertige de l’amour

Redonner vie à une figure aussi populaire et radicale que Barbara n’est pas une mince affaire. L’icône, disparue il y a tout juste vingt ans, était une artiste à fleur de peau. Mathieu Amalric l’a bien compris et refuse de céder à un hommage convenu et réchauffé. Il choisit de créer sa propre voie, entre fiction et réalité. Son 7ème long-métrage n’est pas un film sur Barbara, mais avec elle. Jeanne Balibar y est Brigitte, une actrice de renom engagée par l’excentrique metteur en scène Yves Zand (Amalric dans son quasi-propre rôle) pour interpréter la Dame en noir. Alors que débute le tournage, l’ombre de la chanteuse entraîne les deux personnages dans un profond vertige.

Au lieu d’une plate succession d’épisodes biographiques, Mathieu Amalric choisit d’égrainer des fragments de vie de la chanteuse. Reprenant la forme vagabonde de Tournée (2010), il utilise ce tournage fictionnel pour raconter Barbara par éclats et petites touches délicates.  Grâce à un habile jeu de champs-contrechamps, la chanteuse et l’actrice coexistent et cohabitent dans un seul corps. Alors que le fébrile Yves transpose sur l’actrice son admiration névrosée pour la chanteuse, Brigitte se mêle à son personnage dans une rêverie bientôt déroutante. Contrairement à un biopic qui dépossèderait l’icône, c’est elle qui, ici, dépossède les vivants. Le réalisateur sombre dans la démence et devient le premier spectateur de son film fantôme. Dans son appartement parisien, assise à son piano, Brigitte s’oublie. Au cœur de ses insomnies, elle ne joue plus, elle est Barbara.

Jeu de miroirs poétique, le film ne cherche pas à copier la vie mais à l’inventer. Baume de ses chagrins, de ses bonheurs et de ses colères, la musique était tout pour Barbara et c’est bien à travers ses chansons qu’Amalric la ramène à la vie. Entre réinterprétations de Balibar et doublages ahurissants de Barbara, les voix des deux femmes se mêlent dans un tourbillon musical. Insistant sur la « plus belle histoire d’amour » de la chanteuse, l’acteur fétiche de Desplechin reconstitue de nombreux concerts, véritables moments de communion entre la diva et son public. Surprenant et audacieux, le film peine pourtant à masquer sur la durée son manque de consistance narrative. Initialement impertinent, le film débouche sur une fin abrupte et confuse. Comme si Amalric s’était confondu avec son propre personnage de réalisateur immature. Cependant, Barbara a le mérite d’être une proposition originale et insaisissable, collant à la personnalité de son sujet. Jeanne Balibar y trouve, en plus d’une garde-robe fabuleuse, un rôle à la mesure de son grain de folie. Loin du fade Cloclo (2012) et du traditionnel biopic français, le film penche plutôt dans un registre « aronofoskyen » (Black Swan). C’est le sacrifice de l’actrice qui est au cœur du film. Dépassant son cadre, Barbara est une invitation à repenser l’interprétation, le cinéma. Manière d’affirmer que si Barbara ne faisait qu’une avec son art, l’interpréter doit être un acte total.