Cannes 2019 – cinéma français, mon amour

Une fois n’est pas coutume, le cinéma français brille au Festival de Cannes : huit films en compétition officielle, dont trois réalisés par des femmes, plus un film canadien francophone (celui de Xavier Dolan), sept à Un Certain regard, et un film canadien francophone là aussi – le premier long métrage de Monia Chokri, actrice révélée par Xavier Dolan -, sept à la Quinzaine des réalisateurs, trois à La Semaine de la Critique et six à l’ACID. Mais les comptes ne s’arrêtent pas là ! Près d’une trentaine de coproductions, majoritaires ou minoritaires, sont également au programme de la manifestation, toutes sections confondues. Chez FrenchMania, nos yeux sont braqués tels des projecteurs sur ces films français, francophones ou coproduits par la France, non sans une certaine excitation. Que nous réservent-ils ? Quelle tendance se dégage ? Éléments de réponse.

Sang neuf

Copyright Pyramide Distribution

On entend souvent dire que la compétition officielle ronronne, qu’elle mise toujours sur les mêmes noms, qu’elle manque d’audace et de sang neuf. Tir rectifié cette année puisqu’en plus des cinéastes français et francophones que Cannes a l’habitude de célébrer, comme Arnaud Desplechin (cinq sélections) ou les frères Dardenne (huit sélections + deux Palmes d’or), le renouvellement est engagé. Première sélection officielle pour Céline Sciamma, et premier film en costumes pour la réalisatrice. Portrait de la jeune fille en feu se déroule en 1770, quelque part sur une île bretonne, et raconte l’histoire d’une peintre engagée pour faire le portrait d’une jeune femme à peine sortie du couvent et déjà promise à un mariage malheureux. Sciamma poursuit son exploration du féminin par l’émancipation. Quête de liberté vs société corsetée, c’est le match qu’on s’attend ici à voir se jouer. On retrouve à l’écran Adèle Haenel, héroïne du premier long métrage de Céline Sciamma, Naissance des pieuvres. L’actrice est également au casting du Daim de Quentin Dupieux (ouverture de la Quinzaine des réalisateurs) et des Héros ne meurent jamais d’Aude-Léa Rapin (séance spéciale à la Semaine de la Critique). 3x Adèle Haenel, trois fois plus de raisons d’aimer cette comédienne qui excelle dans tous les registres.

Victoria avait fait sensation en ouverture de La Semaine de la Critique en 2016. Justine Triet entre en lice pour la Palme d’or cette année avec son troisième long métrage, Sibyl, mettant en scène Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Laure Calamy, Niels Schneider, Paul Hamy et Gaspard Ulliel (la crème de la crème). Une comédie dramatique sous influence allenienne (Une autre femme, Harry dans tous ses états) qui dessine le portrait en miroir de deux femmes qui se retrouvent chacune à un moment décisif de leur vie. Un parfum de Woody Allen aussi dans La Femme de mon frère, premier long métrage de Monia Chokri, comédie dramatique qui met en scène une trentenaire québecoise surdiplômée qui n’arrive toujours pas à trouver sa place dans la vie, encore moins depuis que son frère adoré a une petite amie. Si le film de Woody Allen – A Rainy Day in New York – n’est pas projeté à Cannes (il sortira finalement à la rentrée en Europe, et en France le 18 septembre, victoire), l’influence du maître new-yorkais est diffuse, présente par touches dans différents longs métrages de la compétition officielle, même chez Frankie d’Ira Sachs, coproduction franco-américaine, et à Un Certain Regard.

Deux cinéastes à suivre de près enfin : Ladj Ly et Mati Diop, tous deux en sélection officielle avec leur premier long. Le premier présente Les Misérables, relecture élargie de son court métrage éponyme nommé au César 2018 et projeté dans plus d’une vingtaine de festivals internationaux. La résonance avec l’actualité est brûlante (gilets jaunes, violences policières, souvenir des émeutes de 2005). Deux jours dans la vie d’une recrue de la BAC, c’est le voyage, au plus près du réel, qui est ici proposé. Au casting : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga. La seconde est franco-sénégalaise et s’est fait remarquer avec ses courts et moyens métrages dont Mille Soleils (2013). Atlantique, tourné essentiellement au Sénégal, raconte l’histoire des travailleurs d’un grand chantier sous payés qui crient au scandale et décident de quitter leur pays pour aller tenter une aventure clandestine. Les hommes prennent la mer, les femmes restent à terre, dont une jeune fille, malheureuse de voir partir son amant.

Politique et société

Le jeune Ahmed – Copyright Christine Plenus

Huitième sélection pour les frères Dardenne, grands représentants de cinéma social européen, déjà récompensés de deux palmes (Rosetta et L’Enfant). Le Jeune Ahmed raconte les tiraillements identitaires d’un jeune garçon de 13 ans qui hésite entre répondre aux appels de la vie ou embrasser le destin que lui prévoit son imam et qui l’entraîne vers les chemins de la radicalisation. Un sujet d’actualité dont traite aussi le dernier film d’André Téchiné (L’Adieu à la nuit). Les Dardenne ont choisi, pour incarner Ahmed, un jeune garçon de 13 ans sans expérience de jeu préalable : « On ne fait pas un film sur un thème, on fait un film sur des personnages, on raconte l’histoire d’un enfant » précise Jean-Pierre Dardenne dans une récente interviewe à l’AFP, réaffirmant ainsi la place de la fiction dans leur cinéma.

Ambiance film noir pour Desplechin avec Roubaix, une lumière. Le film porte le nom de la ville natale du cinéaste, décor de certaines intrigues de Rois et Reine, d’Un conte de Noël ou encore de Trois souvenirs de ma jeunesse, et naturellement, nous ramène à la source : l’émotion. Celle qu’a suscité chez le cinéaste ce fait divers roubaisien datant de 2002, le meurtre, par deux femmes, d’une vieille dame. « C’est peut-être parce que c’est arrivé dans la ville où j’ai grandi, mais j’avais à la fois cet effroi et en même temps je voyais leur humanité éclater de partout» a confié Desplechin à France TV s’emparant ici pour la première fois, et sans détours, du polar, genre avec lequel ses derniers films flirtaient. Enfin, On va tout péter, documentaire de Lech Kowalski projeté à la Quinzaine des réalisateurs, s’annonce explosif : filmer au quotidien la lutte des salariés de La Souterraine dans la Creuse pour sauver leur usine, tel est l’objectif du cinéaste britannique ici qui sera accompagné à Cannes de certains GM&S. Comme un pied de nez à la direction de l’entreprise. #MerciPatron

Cinéma de genre

Copyright Rezo Films

Mais le Festival met aussi en lumière le cinéma de genre. Il y a le film de zombis version américaine (The Dead Don’t Die, ouverture de la compétition officielle) mais aussi version française à la Quinzaine des réalisateurs. Zombi Child de Bertrand Bonello nous fait voyager entre la France et Haïti (berceau de la culture vaudoue) et met en scène un groupe de jeunes adolescentes qui aime se raconter des histoires de possession. A la Quinzaine des réalisateurs toujours, Quentin Dupieux débarque, lui, avec un long métrage râpeux qui flirte avec le snuff movie. Le Daim relate l’histoire d’un homme (Jean Dujardin) qui tombe amoureux de sa veste en daim et conclut avec elle un genre de pacte diabolique. Bienvenue dans la tête du fou. Fou aussi le monde modélisé et dévitalisé de Vivarium, deuxième long métrage de Lorcan Finnegan (coproduction belge), présenté en compétition à La Semaine de la Critique. Le rêve d’emménagement d’un jeune couple de propriétaires (Jesse Eisenberg et Imogen Poots) qui vire au cauchemar, c’est tout l’enjeu dans ce film mental et plastique qui flirte avec la SF.

De dystopie, il est également question dans Bacurau de co-réalisé par Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (coproduction française en compétition officielle). Papa des Bruits de Recife et d’Aquarius, le cinéaste brésilien poursuit son plaidoyer pour la résistance imaginant ici un petit village obligé de se défendre face à de dangereux ennemis envoyés par le gouvernement. Western futuriste au rendez-vous. Côté Quinzaine, Benoît Forgeard raconte dans Yves les déboires d’un rappeur (William Lebghil) avec son frigo intelligent, genre de (mauvais) génie de la lampe. A la Semaine de la Critique encore, un premier film d’animation signé Jérémy Clapin qui touche à tous les genres : comédie, horreur, romance, fantastique… J’ai perdu mon corps met en vedette une main qui cherche le corps auquel elle est rattachée, et la prouesse ici est d’avoir réussi à rendre cette main profondément humaine… Attention, chialomètre. Émotions garanties.

Sentiments libres, expression queer


Copyright Hafsia Herzi

Cette année, plusieurs actrices passent derrière la caméra pour mieux nous éblouir : Monia Chokri, Mati Diop (à l’affiche de 35 Rhums de Claire Denis), et Hafsia Herzi, révélée par La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche (l’actrice sera d’ailleurs du 2e volet de Mektoub My love présenté en officielle). Son premier long métrage porte le titre d’un poème de Frida Kahlo, Tu mérites un amour, et suit le quotidien douloureux de Lila, jouée par Hafsia Herzi, depuis qu’elle et Rémi (Jérémie Laheurte) ont rompu. Un petit traité des passions amoureuses avec en prime dans la BO “Shame On U” d’Ophélie Winter #Vintage.

Libre, gracieux et queer, comme le premier film de Danielle Lessovitz, Port Authority (coproduction États-Unis-France) qui se passe à New York dans le milieu du voguing. Paul, jeune homme sans attache ni domicile, débarque à New York et fait la rencontre de Wye, jeune et jolie danseuse. Wye est une icône du quartier, une star du voguing. Elle est trans. Va alors se jouer la bataille de l’amour contre les préjugés. Romance et paillettes sont au rendez-vous. Queer Palm en vue ? Notons la première nomination à la Queer Palm toujours de Desplechin, tandis que Christophe Honoré s’écarte des sujets LGBTQ pour parler de la séparation d’un couple : Maria, interprétée par Chiara Mastroianni, après 20 ans de mariage, quitte le domicile conjugal et part s’installer dans une chambre d’hôtel qui donne tout droit sur l’appartement de son mari. Tout un programme. Et pour conclure, le film que tout le monde attendait à Cannes et qui s’est fait désirer jusqu’à la dernière minute : Mektoub My Love, Intermezzo. L’été et ses romances vus par Abdellatif Kechiche. On y retrouvera Amin et Tony (Shaïn Boumedine et Salim Kechiouche), les deux cousins qui aiment regarder les filles qui marchent sur la plage. Les secrets sont bien gardés autour du film et ses intrigues. Ce qu’on sait ? La durée, 4H. Même pas peur. Les rendez-vous avec le cinéma français et francophone sont pris du 14 au 25 mai.