Claude Schmitz (Braquer Poitiers) : « Ce film, c’est un geste assez spontané qui appartient à toutes les personnes qui l’ont fait »

Film fauché et improvisé, drôle et touchant, Braquer Poitiers, ovni du mois est en salles depuis mercredi dernier. Si le synopsis vous fait déjà sourire, c’est gagné ! Lisez plutôt : « Thomas et Francis braquent Wilfrid, propriétaire d’un ensemble de carwash. Contre toute attente, celui-ci se montre ravi de cette compagnie venant égayer sa vie solitaire, et les autorise à piquer dans la caisse. Bientôt, Hélène et Lucie, deux copines du Sud, les rejoignent pour profiter de l’été à Poitiers ». Claude Schmitz, metteur en scène de théâtre et réalisateur de Braquer Poitiers s’est confié à FrenchMania sur cette aventure hors-du-commun qui lui a valu, entre autres, le Prix Jean-Vigo.

Braquer Poitiers (crédit : Les Films de l’autre cougar / Capricci)

FrenchMania : Comment est née l’histoire de Braquer Poitiers ? Tout est parti de cette rencontre avec Wilfried ?

Claude Schmitz : Oui, c’est ça. On avait tourné un court métrage il y a 2 ou 3 ans et Wilfried, un ami d’un de mes oncles, passait par là et trouvait ça sympathique. Il m’a demandé, de façon un peu incongrue, si je ne voulais pas venir tourner quelque chose chez lui. J’ai repéré qu’il avait une personnalité étonnante, quelque chose de particulier. Je lui ai dit « oui mais tu produis le film », il a été un peu surpris mais on s’est rappelé quelques mois après et il me semblait intéressant de greffer quelque chose à sa propre vie donc j’ai eu l’idée de cette affaire.

Et comment tout cela s’est mis en place ?

Claude Schmitz : Cela s’est fait au jour le jour, il n’y avait rien de prémédité. J’avais juste quelques points de repère très vague dans ma tête. Il n’y avait pas de scénario donc je me suis mis en tête quelques balises : les filles qui débarquent au bout de 2 ou 3 jours, l’idée d’un conflit entre braqueurs. Tout s’est créé de façon très simple selon ce qu’on vivait réellement les uns les autres. On vivait chez lui donc la situation était proche de l’intrigue. La moitié des situations qu’on voit dans le film sont proches de ce qu’on vivait. La scène où Francis chante Brel, c’était pendant un repas. L’équipe technique c’était un ingénieur son, un perchman et Florian Berutti, le chef op, et moi. Les choses étaient faciles à mettre en place pendant ces 10 jours de tournage. On met quand même en jeu des choses délicates, la frontière entre fiction et réalité est intéressante mais il faut faire attention de ne pas prolonger trop longtemps ce genre de choses. C’était consenti malgré le même type d’agacement qu’on peut voir dans le film.

L’équipe de comédiens sont des proches avec qui vous aviez l’habitude de travailler ?

Claude Schmitz : Oui, ils viennent du théâtre, c’est un groupe de gens avec qui j’ai fait plusieurs projets. Pour Francis et Thomas, je leur ai juste dit « Vous allez braquer Wilfried », sans aucune question de psychologie de personnages, aucun élément biographique, ils ont gardé leur prénom et l’action déterminait le reste. Pour les deux filles, c’est un peu différent. Je voulais qu’il y ait deux belges et deux filles du sud même si cela ressemblait à un pitch de très mauvaise comédie. J’ai donné aux filles un challenge : vous partez quelques jours à Marseille, trouvez une sorte d’équilibre pour improviser dans chaque situation et on filmera directement votre arrivée.

Le film est souvent très drôle mais aussi touchant par la façon qu’il a de parler de lien social, de l’isolement, et d’être toujours sur le fil entre absurde et poétique. Tout cela était quand même prévu ?

Claude Schmitz : En réalité, quand on fait ce genre de projet, on ne sait jamais très bien où on va. La question de l’absurde et du poétique faisait effectivement partie du projet dès la base parce que ce sont des choses dont je suis familier. Et ce qui m’importait c’étaient les rencontres entre les gens, je savais qu’il allait se passer des choses. Sur la question du lien social, ce n’était pas prémédité du tout mais ça s’est imposé parce que la situation l’imposait. Le cinéma, c’est ça, c’est une communauté éphémère qui tente de fabriquer quelque chose et de vivre ensemble. Donc la question de la solitude, du vivre ensemble était très fortement portée par Wilfried, la mise en place et la situation l’ayant révélée.

Wilfried, héros touchant de Braquer Poitiers (crédit : Les films de l’autre cougar / Capricci)

D’où l’idée de cet épilogue, où l’on retrouve Wilfried après le tournage ?

Claude Schmitz : Oui, c’est venu exactement de ce constat là parce qu’effectivement, une fois le tournage terminé, il y a eu une sorte de désagrègement de la communauté. Et comme on était dans une espèce d’intrication entre réalité et fiction, Wilfried m’appelait régulièrement après notre départ. A la fin du montage, les 59 minutes de Braquer Poitiers appelaient autre chose, il y avait une sorte de manque. J’ai souhaité retourner sur place et révéler quelque chose de cette communauté éphémère via la mise en abyme de cet épilogue. Ce qui m’intéressait c’était d’aller au bout de cette question, de parler de la solitude de Wilfried et de sa quête réelle d’une communauté, de pousser plus loin la question fiction/réalité.

Comment Wilfried a-t-il réagi en voyant le film ?

Cela dépend des projections ! La façon dont il regarde le film, c’est un peu comme un spectateur de théâtre devant une représentation vivante et non pas quelque chose de figé. Donc parfois il est enthousiaste au sortir de la salle et d’autres fois, il trouve que ce n’est vraiment pas bien ! Cela dépend de la façon dont les gens réagissent, chaque fois il le voit comme si c’était la première fois. Et puis ça le questionne je pense, de se voir à l’écran livrer quelque chose d’aussi fort. Il le vit comme si c’était sa vie. Il se livre beaucoup mais il reste assez mystérieux. Les poèmes qu’il y a dans le film ou les petits papiers qu’il lit, ce sont des choses qu’il écrit la nuit et qui sont assez cryptiques. Il y a une vérité qui appartient à chacun et c’est ce qui fait que j’ai encore du plaisir à regarder le film !

Le film a été extrêmement bien accueilli en festivals, a reçu le prix Jean-Vigo comment avez-vous réagi à cela ?

Claude Schmitz : J’ai été très surpris, tout simplement. Ce qui était surprenant c’est que, même à l’étranger, au Chili par exemple, malgré les références francophones aux accents, à Brel, il y a quand même une fable qui leur parlait. L’humour du film passe toujours d’une manière ou d’une autre. Ce qui est agréable c’est que c’est un film qui n’a pas été prémédité, qui est le produit de nos rencontres. Ce film, c’est un geste assez spontané qui appartient à toutes les personnes qui l’ont fait. Les gens ont été très généreux, ils ont livré des choses qui dépassent l’idée d’un scénario ou de personnages et c’est cela que le public ressent.