Climax de Gaspar Noé

Miso Soupe

L’illusion aura duré quelques secondes. Quelques secondes durant lesquelles on se dit que, peut-être, Gaspar Noé a fait un film, un vrai, pas seulement une série de plans virtuoses qui ne racontent rien d’autre que la performance de celui qui les a tournés. La scène d’exposition est belle, intense, lyrique – une femme rampe dans la neige et la tache de sang, puis Gaspar Noé redevient inéluctablement Gaspar Noé, un branleur cynique qui se moque de ses spectateurs et s’astique sur sa propre cinéphilie – grammaire fameuse, point de vue divin, 360° kubrickien, générique de fin au début (petit malin), pellicule qui craque ou saute, phrases en insert à la Godard, autant des gadgets qui ont déjà fait leur temps. Soudain, sur l’écran d’un téléviseur filmé en plan fixe, des danseuses et danseurs (noirs, blancs, métisses, cis, trans, blonds, bruns, chauves, minces, gros, hétéros, gays, bi) s’expriment face caméra, interrogés sur leurs états dépendants (sexe, drogue, danse). De part et d’autre de l’écran, des VHS entassées (Querelle, Un chien andalou, Suspiria, Salò, Possession...) et des livres (Despentes, Guillon, Schrader …) dont on peut lire les titres sur les tranches. On remarque aussi parmi les films exposés La Maman et la putain, chef d’œuvre d’Eustache, dont le titre ici est pris au pied de la lettre par Noé qui présent les femmes dans Climax comme des chiennes en chaleur et des mères infanticides et narcissiques. Cette débauche de misogynie fait mal. Elle heurte violemment, comme cette séquence où deux mecs un peu chauds affirment que c’est en sodomisant les femmes (à sec ou avec du beurre de karité, c’est selon) qu’on leur montre qui domine. On touche alors ici au vrai sujet de Climax : la maternité. En sodomisant les femmes, aucun risque de les voir tomber enceinte, car dès lors qu’elles le sont, elles deviennent des meurtrières en puissance, soit en avortant (thème récurrent chez Noé), soit en donnant la vie (le pire des châtiments pour lui). De tous les cas, les femmes sont damnées (alors on les frappe, on les agresse, on les baise, on les viole). Il fallait donc en passer par un huis-clos dans une salle des fêtes avec des danseuses et danseurs drogués à leur insu pour que Noé lâche les chevaux. Bien sûr, il met volontairement en scène un enfant (un petit garçon, suivez mon regard) dans cet enfer moderne pour mieux le sacrifier – preuve que l’innocence n’a pas sa place sur terre et que c’est la faute des femmes, pécheresses par essence. Amen. En plus d’être misogyne, Climax est d’une morbidité absolue (des phrases d’un mauvais goût total du type “la mort, c’est une expérience géniale” s’affichent sur l’écran). Binaire toujours, le film illustre à travers ce groupe en sueur et en sang les pulsions de vie et de mort – Freud, niveau 1 (Au delà du principe de plaisir). L’expérience pour l’expérience ne compte pas. Si les fantasmes sont creux, aucun bruit ni aucune fureur ne peuvent réellement s’exprimer. Noé sait tenir une caméra, il sait mettre en scène, mais se donner tout ce mal pour dire sa haine des femmes ? C’est trop d’effort. Hormis la musique (BO à tomber, Cerrone forever) et quelques séquences où les corps sont en transe sur la piste de danse (talent des artistes), Noé ne surprend plus, allant jusqu’à répéter les motifs de son propre cinéma et du cinéma de ceux qu’il idolâtre (Kubrick, Zulawski pour ne citer qu’eux) tout en injectant une bonne dose de hype et de soufre. Des gouttes d’acide dans les yeux pour cacher la misère du scénario (un fil) et la beauferie (pour ne pas dire la bêtise) du propos (les femmes sont toxiques, les hommes en souffrent, naitre, c’est moche, la drogue, c’est mal, baiser, c’est mieux, le monde est laid, noir, caverneux, sadique, coucou Nietzsche). N’est pas Pasolini qui veut.

Réalisé par Gaspar Noé. Avec Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub … Durée : 1H35. En salles le 19 septembre 2018. FRANCE. 

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