Douleur et gloire de Pedro Almodovar

L’enfance du désir


Copyright El Deseo – Manolo Pavón

Cela pourrait être le titre d’un soap opera, d’une tele novela. En plus des mots, de leur sens, il y a cette propension d’Almodovar à sublimer la culture populaire, à en tirer l’essence, à pointer la complexité des rapports humains, à digérer les rancœurs, à percer au jour les secrets, et à chérir les souvenirs. Douleur et gloire sonne comme Amour, gloire et beauté et rappelle à quel point le réalisateur espagnol a aimé tout au long de sa carrière jouer avec ces intrigues tirées par les brushings où tout s’entremêle sans grande crédibilité : les morts qui reviennent à la vie, les liens du sang et ceux du cœur, les traumas et la maladie.

Tous ces ingrédients sont là, plus que jamais, mais façon Almodovar, miraculeusement cohérents, presque imperceptiblement déchirants. En se concentrant pour la première fois de façon totalement assumée sur sa propre vie, le grand Pedro prend son temps, fuit le mélo, coupe les scènes juste avant que l’émotion de les envahissent et offre son film le plus pur, le plus honnête, le plus introspectif.

Almodovar dresse dans Douleur et gloire le portrait d’un homme diminué, en panne d’inspiration, qui a perdu de sa superbe et de sa séduction. Via ce récit proustien down tempo qui cache bien son jeu, le film égrène les madeleines comme on sèmerait des petits cailloux pour retrouver son chemin vers l’essentiel. Autofiction, confession, miroir, tout cela à la fois. Douleur et gloire brasse les sentiments contradictoires, les instants fondateurs, les angoisses destructrices et les bonheurs fugaces.

Salvo (alter ego du maître interprété par un Antonio Banderas plus précis que jamais) ne se voila pas la face. La ressortie en salles de la version restaurée de son film Sabor et les rayons X des scanners qu’il enchaine semblent agir de concert. Il est grand temps de régler ses comptes, de faire la paix avec les autres pour mieux se retrouver. C’est grâce aux autres que celui qui se croit seul au monde et abandonné de tous va renaître. Que ce soit face à la maladie avec son assistante BFF dévouée, face à ses démons avec un comédien avec qui il renoue après des années de brouille, ou face à ses amours perdues, en retrouvant le temps d’une courte scène d’émotion pure, un ancien amant. Les souvenirs reviennent, s’incarnent au présent, dans l’esprit, dans la chair, dans le corps de Salvo. Et puis il y a cette scène, la scène originelle, celle qui est un film à elle toute seule : un enfant (Salvo/Pedro) qui s’évanouit littéralement  de désir en voyant un beau jeune homme se laver sans pudeur. La vision de cet enfant ébloui, gagné par la fièvre de la découverte de soi, est un moment de cinéma d’une force viscérale inouïe qui nous ramène à l’origine de ce qui constitue l’humanité : le désir, les désirs.