Entretien avec Dounia Sichov (Alive in France), actrice, productrice et monteuse

©Manuel Moutier

J’adore regarder travailler les réalisateurs.

Actrice, chanteuse, productrice, monteuse, réalisatrice, Dounia Sichov a tous les talents – pas un hasard si elle est cette année membre du jury du très chic Champs-Élysées Film Festival. Nous l’avons rencontrée pendant le Festival de Cannes en mai dernier, en plein boom promotionnel : Happy End de Michael Haneke (dans lequel elle fait une petite apparition) en sélection officielle, Alive in France d’Abel Ferrara (qu’elle a en parti produit et dans lequel elle joue son propre rôle) et Frost de Šarūnas Bartas (elle est la monteuse du film), un documentaire et une fiction donc, présentés tous deux à la Quinzaine des réalisateurs. Elle est française, mais c’est à l’international que ses projets prennent forme et vie. Conversation avec une femme d’exception, curieuse du monde et de sa manière de tourner.

 

Comment l’aventure Alive in France a-t-elle démarré pour vous ?

Abel m’a appelée au moment où il donnait un concert à Toulouse et où il y avait la rétrospective de ses films à la Cinémathèque. Il m’a dit : “Viens, tu vas faire les chœurs, tu vas danser, tu vas faire ce que tu veux !“. J’ai tout de suite dit oui, et par la suite, tout a pris de l’ampleur : ce n’était plus qu’un concert, mais une tournée, et le film de cette tournée. C’était dingue. Mais il fallait pour pouvoir réaliser tout ça, trouver des salles, des dates et des producteurs. J’ai donc mis en place toute la production du film, jusqu’à la fin des repérages. Tout a commencé mi-juillet 2017 et on a joué jusqu’au 20 octobre. Ça été compliqué de mettre en œuvre cette tournée parce qu’on a fait ça porté par l’élan insufflé par Abel, et pour les salles, on s’y prenait vachement tardivement ! On a finalement eu des confirmations du Silencio et du Salò à Paris, et ça a été magique. Là où ça a été compliqué, c’est que c’est un projet qui est né d’une sorte d’urgence créative, et nous n’avons pas eu le temps de demander des aides. Je savais pour ma part qu’on était typiquement dans le genre de cas où le film allait être acheté une fois qu’il était tourné. Il fallait avancer l’argent. On s’est débrouillé avec l’argent dont disposait la tournée, celui du Festival Addiction à l’œuvre aussi, et de Bathysphere.

Quel était le dispositif en salle ?

Il y avait deux caméras qui tournaient. Le tournage n’a pas duré si longtemps que ça, ce sont plutôt les repérages et les répétitions qui ont été longs. On avait plus d’une trentaine d’heures de rushs.

Emmanuel Gras, qui présentait Makala à La Semaine de la Critique cette année, est aussi l’un des directeurs de la photo du film. Comment vos routes se sont croisées ?

Emmanuel et Nicolas (Nicolas Anthomé, le producteur, NDLR) avaient déjà travaillé ensemble – Nicolas avait produit Bovines, le premier film d’Emmanuel. Nicolas a proposé trois chefs opérateurs différents à Abel et Abel a tout de suite choisi Emmanuel. J’ai, du coup, découvert le travail d’Emmanuel dans la foulée, et j’étais scotchée. J’adore ce garçon, il met son talent au service des autres, c’est précieux. On voit d’ailleurs dans le film la complicité entre Abel et les chefs opérateurs. C’est un film sur un film qui se fait, on voit le processus de création littéralement, on voit les caméras à l’écran, l’ingénieur son … C’est la manière de faire d’Abel. Quand il fait un documentaire, il n’ignore pas l’équipe qui fait aussi ce documentaire, et il n’hésite pas à la filmer en action. Et puis, il s’est passé quelque chose aussi avec ce film entre Abel et son compositeur de toujours, Joe Delia. Ils ne s’étaient pas vus ni parlés depuis vingt ans ! C’était très émouvant de les voir se réunir. Il y a une scène très belle dans le film à propos de ces retrouvailles.

C’est un film sur un film qui se fait, on voit le processus de création littéralement, on voit les caméras à l’écran, l’ingénieur son.

Vous êtes aussi la monteuse du dernier film de Šarūnas Bartas, Frost … 

C’était une expérience fantastique, mais le boulot n’est pas fini ! En fait, j’avais déjà croisé Šarūnas sur un tournage de film, et j’avais fait quelques petites choses pour Peace to Us in Our Dreams, sorti en 2015, comme le trailer international du film par exemple. Mais c’est la première fois, avec ce film finalement, qu’on s’est vraiment rencontrés. C’était un travail très intense car la majeure partie du montage s’est faite pendant le tournage. J’étais censée monter deux mois pendant le tournage et trois mois après, à cause des deadline imposées par le festival pour les sélections. Du coup, je n’ai pas eu deux mois de montage après le tournage mais 12 heures ! Sacré défi. On l’a envoyé aux sélectionneurs de la Quinzaine, évidemment le film n’était pas encore tout à fait prêt, mais il a séduit, la preuve. On va se remettre un peu au travail après Cannes, pas longtemps, il y a encore des petites choses à améliorer.

Vous faites aussi une apparition dans Happy End de Michael Haneke. Quel souvenir gardez-vous du tournage et du réalisateur ?

Oui, mon caméo (rires) ! Mais quand on te propose de tourner avec Haneke, peu importe le rôle, tu ne dis pas non ! Enfin, pas moi ! C’est sa directrice de casting qui m’a appelée. Il y avait plein de petits rôles, et finalement, peu sont restés dans la version finale. J’avais cinq jours de tournage, puis Mikaël m’a demandé de rester trois jours de plus. C’était génial de le voir travailler. Il tournait de nuit principalement. C’était pas simple, objectivement, puis il y a eu des séquences très techniques, comme celles du concert et des fiançailles, et franchement, il m’a bluffée. C’est la première fois de ma vie que je n’arrive pas à faire le lien entre l’homme au travail et son œuvre. Je ne m’attendais pas du tout à rencontrer quelqu’un comme ça. Drôle, généreux, bienveillant, extrêmement humain. Il a l’oeil aiguisé, ça je m’y attendais en revanche. Mais sur le tournage, tu le vois tellement actif, toujours dans le cadre, à le penser. Il est très délicat et son énergie est communicative. J’adore regarder travailler les réalisateurs. Que ce soit Haneke ou Abel, j’apprends cent fois plus de cette manière.

Il y a des similitudes entre Haneke et Ferrara dans le travail ?

Abel est très physique. La manière dont sa caméra bouge ressemble à sa manière de bouger à lui. Abel est sur une dolly en permanence ! Pour Haneke, c’est pareil, la caméra adopte son mouvement propre aussi, et c’est plus “vertical” si je puis dire, moins sur ressorts. Dans ce sens là, il y a des points communs.

Qu’est-ce qui vous a touchée dans le scénario de Happy End ?

La propension d’un homme de 73 ans à intégrer le monde moderne dans ses fictions. J’en ai la chair de poule rien que d’en parler. J’ai toujours admiré le travail de Mickael Haneke. Je lis beaucoup de scénarios pour le CNC, environ 80 par an, et c’est rare quand j’ouvre un scénario qui est censé se passer aujourd’hui que l’on sente réellement que ça se passe aujourd’hui, avec toute les connectivités, l’invasion des réseaux sociaux dans nos vies, etc. Et Haneke, lui, il ouvre son film sur une conversation en ligne. Je trouve ça génial. S’intéresser à ce point aux évolutions du monde, à ses nouveaux langages et d’en parler, je trouve ça très fort de sa part.

C’est quoi la suite après tout ça ?

J’accompagne en festivals le prochain film de Denis Côté (Ndlr, Ta peau si lisse), que j’ai co-produit. Canada toujours, j’ai un projet, en tant que comédienne cette fois, avec Bruce LaBruce, il voudrait faire une adaptation avec Béatrice Dalle du Roi Lear. Il y a toujours dans les tuyaux un projet avec Jonathan Caouette, peut-être une série, mais je n’en sais pas plus. J’ai aussi mon projet, un court métrage autour de la transidentité. C’est en cours en réalisation. C’est un documentaire de création, presque un film de montage. Le sujet n’est pas un sujet de fiction, mais tout est mis en scène. Il y a différentes sortes d’images. Ça parle de la transidentité dans l’art, dans les films, dans l’histoire. Puis, je suis jury dans pas mal de festivals cet été. Il y a le Champs-Élysées Festival, le FID (Marseille, NDLR) et Paris court devant, pour la section VR. C’est un prix sur scénario, 150.000 euros, c’est énorme !

Vous êtes née à Saint-Cloud et collaborez souvent avec des auteurs du monde entier, mais avez-vous des projets avec des réalisateurs français ? Vous sollicitent-ils ?

C’est une excellente question ! Et il faudrait leur demander pourquoi je suis moins sollicitée par eux ! Je travaille essentiellement avec des étrangers, ce n’est pas forcément un choix, j’adorerais tourner avec des français, mais j’ai la peau claire, les yeux clairs, je suis blonde, alors peut-être que ça n’inspire pas la même chose aux réalisateurs français. Je ne sais pas. Il y en a beaucoup pourtant avec lesquels j’aimerais travailler, en tant que comédienne, monteuse, ou peu importe, comme Claire Denis, Leos Carax, Bertrand Bonello. J’aime beaucoup le travail de Jonathan Vinel et Caroline Poggi aussi.

Question bonus :

Quelle est votre série du moment ?

J’adore The Leftovers ! J’ai peu de temps donc c’est compliqué pour moi de regarder une série dans son intégralité, ça demande de l’assiduité les séries, du sérieux !

Propos recueillis par Ava Cahen

©Manuel Moutier