Entretien avec Léonor Serraille et Laetitia Dosch pour Jeune Femme

 

La dépression féminine passagère, c’est souvent un état qui n’est pas reconnu, voire raillé, alors que c’est un état qui se respecte, qui est particulier, qui amène du changement, qui est un deuil forcément : tout est à reconstruire – Lætitia Dosch

Présenté à Un Certain Regard, Jeune Femme est une des plus belles surprises de cette sélection. Une comédie dramatique féminine et sociale qui met en scène la pétillante Lætitia Dosch. Conversation croisée avec Léonor Serraille, la réalisatrice, et celle qui incarne Paula. 

Tout d’abord, une question pour Léonor. Comment vous est venue l’idée d’écrire Jeune Femme ? Y avez-vous injecté des éléments votre expérience personnelle ?

Léonor Serraille : Oui ! Je pense que j’avais envie de revivre ma rencontre avec Paris qui avait été difficile. J’avais aussi envie de créer un personnage qui soit complètement différent de moi. C’est une héroïne avec laquelle j’ai toutefois des points communs, surtout par rapport aux différents jobs qu’elle cumule. Toute cette matière là est réelle. Après, le personnage ne me ressemble pas du tout au niveau du caractère. Paula est quelqu’un de beaucoup moins sage que moi, elle ose faire des choses que je n’aurais pas pu faire. Je pense que je suis dans les clous contrairement à elle. Après, j’ai été beaucoup marquée par des portraits de femmes aussi comme Claire Dolan de Lodge Kerrigan ou Sue perdue dans Manhattan de Amos Kollek. Ce sont des films qui m’ont marquée. On fait passer une heure et demie au spectateur avec un personnage, et c’est un challenge de faire qu’on s’attache à lui.

En termes d’écriture, ça représente quoi ? 

LS : Le ton de Paula et les différentes facettes du personnage, je ne sais pas exactement d’où ça vient. C’est quelqu’un qui a beaucoup de courage, beaucoup d’énergie, qui ose. Elle n’a pas forcément conscience de tous les codes et du coup elle fonce. Puis après, j’avais envie d’écrire les dialogues, passer du temps à trouver comment elle s’exprimait, comment elle s’imprégnait des autres, comment elle ouvrait un peu sa gueule aussi. Je trouve ça intéressant et je trouvais bien que ce soit féminin, que ce soit une femme qui fasse ça, et qu’elle ne soit pas forcément attachante. Je voulais vraiment partir de quelqu’un que l’on n’aime pas trop, qui nous agresse un peu.

Vous aviez déjà une actrice en tête  lors de l’écriture du scénario ?

LS : Du tout. La productrice m’a proposé différents noms et visages, mais je n’étais pas très convaincue. J’avais du mal à trouver celle qui pouvait incarner Paula. Puis j’ai vu La Bataille de Solférino, et je n’y ai plus trop pensé un temps, mais on m’a reparlé da Laetitia et là ça a fait sens dans ma tête. J’aimais beaucoup sa façon de s’exprimer dans les quelques vidéos que je regardais d’elle sur internet. A travers ses photos aussi, je voyais mille femmes différentes. Quand on s’est rencontrées, c’était un peu une évidence.

Lætitia Dosch : En fait, Léonor m’a écrit une longue lettre. Du coup, j’étais persuadée qu’elle avait écrit le film pour moi (rires) ! Je me suis dit aussi qu’elle avait vu des choses chez moi que tout le monde ne voit pas. Ça m’a fait plaisir, puis la lettre était bien écrite. Ça fait plaisir de recevoir quelque chose comme ça, j’avais envie de rencontrer Léonor. J’ai d’abord lu son scénario. Il était très écrit, il y a peut-être une phrase d’improvisée dans le film, mais c’est tout. Tous les personnages ont leur grammaire, une façon de parler. J’ai été très charmée par son écriture, très impressionnée. Puis on s’est rencontrées. J’avais quelqu’un de très doux devant moi. Je m’attendais pas à rencontrer quelqu’un comme ça après avoir lu ce scénario. Je me suis sentie tout de suite en confiance avec Leonor et c’est très important. Je crois que c’était assez réciproque !

LS : Après, quand ça s’est confirmé, j’ai réécrit un peu les dialogues pour Lætitia. On a changé quelques petites choses. Par exemple, la scène à la piscine quand elle est avec la petite fille, elle n’y était pas initialement mais en voyant les deux ensemble, il fallait qu’elle y soit. Le scénario était très écrit mais il a évolué.

LD : Oui, c’est vrai, on a beaucoup travaillé ensemble en fait. On a relu les scènes une par une, revu la construction du scénario. On a travaillé en impro, en lecture, on a beaucoup parlé. Ça m’a aussi aidée à construire mon personnage de l’intérieur.

LS : On a tourné en vingt-quatre jours, cinq séquences par jour. C’est très court, donc comme on n’avait pas vraiment le temps de discuter des scènes pendant le tournage, il fallait qu’elles soient toutes bien préparées. À tous les postes, tout le monde avait bien préparé le film à l’avance.

Lætitia, on a remarqué la dimension très physique de votre jeu et là, plus que jamais, on a l’impression que vous abordez le film comme un combat de boxe. Chaque scène est un coup de poing. Est-ce qu’il y a eu une préparation physique spéciale ? Et pour Léonor, est-ce que c’est justement cette dimension physique chez Lætitia qui vous a aussi attirée ?

LS : Oui, la dimension physique m’a attirée. D’abord parce que c’était très écrit, j’avais besoin que l’énergie brute rencontre un texte. Ensuite, j’ai trouvé que Lætitia se préparait pour le rôle, mais c’était très cérébral. Quand on se retrouvait pour discuter du film, elle avait étudié son personnage, fait des recherches, c’était très méticuleux. Très technique.

LD : De mon côté, c’est un héritage du théâtre. Pour rendre vivant un texte, il faut prouver que tu as un corps. Le corps, c’est tout ce qui est caché dans les phrases et qui devient physique. Le corps exprime ce que la personne ne dit pas. Aussi, les costumes m’ont beaucoup aidée à trouver le personnage. Paula change tout le temps de façon de s’habiller.

Vous avez déterminé les choix de costumes ensemble ?

LD : Oui, avec les costumières bien sûr. C’était pas simple ! Enfin, Léonor a écrit un personnage qui a un lien particulier avec les objets. Elle se sent accrochée aux choses, aux objets, aux plantes. Elle a toujours les mains occupées, comme une enfant qui découvre le monde. C’est aussi l’histoire d’un corps à travers ce récit. Paris comme le corps étranger, la nudité dans la chambre d’un hôtel, la maternité qui fait aussi son apparition… On est dans l’intimité de ce corps là, Paula, c’est un peu quelqu’un qui cherche son corps. Elle est caméléon, elle essaye, passe par plein d’état et traverse plein de situations qui la transforment.

On se rend compte dans le film  à quel point que c’est difficile pour une femme de traverser un passage à vide, que la société est méprisante. C’est un constat que vous tirez toutes les deux ? 

LD : Oui, la dépression féminine passagère, c’est souvent un état qui n’est pas reconnu, voire raillé, alors que c’est un état qui se respecte, qui est particulier, qui amène du changement, qui est un deuil forcément : tout est à reconstruire. C’est forcément excitant de réinventer. Même si Paula n’a pas un grand destin, ce qu’elle a à la fin lui appartient au moins.

LS : Paula, c’est une femme qui est fière de travailler dans un bar à culottes, c’est héroïque, c’est nouveau, hyper courageux quelque part ! Elle refuse le confort que les hommes peuvent lui apporter. C’est vrai que le personnage masculin du film n’est pas du tout aimé ! Une femme m’a dit « Je me suis beaucoup attachée à lui, quand à la fin il sort avec sa petite théière à la main, il fait de la peine » (Rires).

LD : Paula réussi aussi à avoir de vrais liens avec les personnes qu’elle rencontre. Jeune Femme, c’est une sorte de conte, de voyage initiatique qui repose sur la création des liens.

On se disait que c’était un récit de survie à Paris. Presque un survival urbain au féminin. Plonger un corps étranger dans un milieu hostile et regarder comment il évolue… 

LD : Je ne l’avais pas pensé comme ça, mais oui ! Ce que j’aime chez Paula, c’est que même les toutes petites choses, elle arrive à les rendre magiques parce que du côté de la performance, quand il n’y a plus rien, la moindre chose à faire a du sens est concrète et elle peut imprimer sa marque dessus. Donc la survie à Paris, ce n’est pas juste l’action, c’est aussi de ne rien faire, être dans le métro, regarder les gens. Le temps est du coup différent pour elle. Elle est dans Paris mais pas dans le même rythme que les parisiens. Elle s’aère un peu là où ça sent la pisse dans le métro. Elle n’est pas dans la foule, elle la regarde passer. L’idée n’est pas d’être dans le moule de la ville mais de la regarder un peu. Elle a un côté un peu touriste, animal qui observe. C’est aussi un personnage qui est très ancré dans le présent, qui se bat contre la nostalgie, le poids du passé. Il faut qu’elle se reconstruise en étant dans le présent.

Ce que j’aime chez Paula, c’est que même les toutes petites choses, elle arrive à les rendre magiques – Lætitia Dosch

On peut observer une forme de misogynie de la part des femmes qui entourent Paula dans le film… Elles méprisent cette jeune femme qui cherche sa place, elle n’ont pas d’empathie particulière, au contraire. 

LS : Oui, je ne sais pas pourquoi il y a cette idée reçue qu’entre nous, les femmes, tout va bien, qu’on se supporte toutes. Ce n’est pas vrai. Je pense à la relation  que Paula a avec la maman de la petite fille qu’elle garde. Ça commence bien parce qu’entre femmes on rigole, mais je n’ignore pas la notion de supériorité dans le travail, le rapport employeur/employé qui déforme tout. Jeune Femme, c’est une histoire de classes aussi. Ce n’est pas le sujet principal du film mais il fallait tout le temps que ce soit là.

Percevez-vous Jeune Femme comme un film féministe ? – Dans la mesure où c’est un récit d’émancipation où le personnage refuse absolument tout : les schémas hétéronormés, avoir des enfants, habiter en couple…

LS : Si féministe veut dire « inventer la femme qu’on veut être », oui. Il n’y avait pas la volonté de faire passer ce message là à l’écriture.

LD : Moi, je vois Paula comme une féministe de gauche !

LS: Oui, peut-être plutôt une insoumise…

Paul est une femme qui suit un parcours qui lui est propre en effet. 

LS : J’ai l’impression que Paula, c’est quelqu’un que j’ai pu croiser dans le métro. On pourrait se dire qu’elle a l’air étrange parce qu’elle parle souvent toute seule, elle ne sait pas trop où elle met les pieds mais elle fonce quand même.

LD : On pourrait dire qu’elle est un peu hystérique même si je n’aime pas trop ce mot là.

Quels repères d’actrices vous aviez, Lætitia, pour ce rôle ?

LD : Un peu Gena Rowlands, Greta Gerwig, Anna Thomson, et Patrick Dewaere aussi !

Mais oui, c’est ça, vous êtes la Patrick Dewaere au féminin ! 

LS : Quand j’ai rencontré Lætitia, j’avais l’impression d’avoir rencontré la fille de Patrick. C’était frappant. Le seul comédien que j’avais en tête pendant l’écriture, c’était lui et pas une femme. Mais il n’y a pas que des acteurs qui m’ont inspiré pour ce personnage. Je pense aussi aux femmes des films de Xavier Dolan, qui ont un grand bagou, qui sont un peu extraverties, étranges…

Le titre a été une évidence ?

LS : Oui, quand j’ai commencé à écrire le scénario, le personnage du photographe n’était pas photographe mais peintre, j’ai vite changé parce que je trouvais que c’était un peu critique. Il y avait pas un portrait d’elle qui s’appelait « Jeune femme au chapeau jaune » pour celui qu’elle portait, qu’on a remplacé par un manteau dans le film. Je n’ai gardé que le début du titre. Pour moi c’est ouvert, c’est plein de promesses, très positif, à la fois mystérieux. Ça lui appartient, c’est sa définition d’une jeune femme.

Est-ce que vous avez des souvenirs de ruptures marquantes au cinéma ?

LD : Je pense directement à Scènes de la vie conjugale. Quand il la quitte dans la maison de campagne et qu’elle tombe à genoux, on n’aurait jamais pensé qu’elle arrive jusqu’à tomber à genoux comme ça. On sent dans la scène qu’elle le sent venir mais qu’elle le cache, elle mange, elle mange mais on sent que ça va pas du tout.

LS : Dans Sue perdue dans Manhattan, elle n’arrive pas à concevoir que ce mec aussi génial, plutôt connu du monde entier, arrive à l’aimer, elle qui fait rien à New York et qui boit du whisky. Elle lui dit qu’elle part travailler alors qu’elle n’a nulle part où aller, et elle erre dans la rue. C’est très particulier.

Propos recueillis par Ava Cahen et Sandrine Marques. 

Photos par Manuel Moutier. 

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