Entretien avec Marie-Hélène Rebois, réalisatrice du documentaire “Dans les pas de Trisha Brown”

Passionnant documentaire, Dans les pas de Trisha Brown, nous plonge dans les répétitions intenses d’un ballet de Trisha Brown à l’Opéra de Paris. En l’absence de la chorégraphe, retirée de la vie publique et qui décédera à 80 ans en mars 2017, la réalisatrice Marie-Hélène Rebois se concentre sur les rapports entre la danse et la mémoire en suivant ce “work in progress” fascinant. Elle revient pour FrenchMania sur cette expérience enthousiasmante.

Je pense que le cinéma a le pouvoir de montrer l’indicible, qu’il est plus grand que nous

Comment vous êtes-vous intéressée au travail de Trisha Brown ? Et comment l’opportunité de suivre cette “re-création” s’est-elle présentée ?

Je me suis intéressée très tôt aux courants artistiques américains des années 70-80 et particulièrement aux danseurs chorégraphes de cette période qui ont inventé de nouvelles façons de bouger. Trisha Brown en faisait partie et elle a révolutionné la danse. Je voulais retrouver l’origine de son mouvement, ses passionnantes recherches autour de la gravité et de la pesanteur, ses expériences dans des décors urbains. Et en même temps je mène depuis quinze ans un travail cinématographique autour de la mémoire du corps dans la danse à travers l’empreinte laissée par le (ou la) chorégraphe sur le corps de ses interprètes. Je l’ai fait autour de l’héritage de Dominique Bagouet (mort du sida à 41 ans en 1992) et celui de Merce Cunningham (mort à 89 ans en 2009).

Cette « re-création » et transmission à l’Opéra de Paris de la première pièce sur scène de Trisha Brown : Glacial Decoy, créée en 1979, m’est apparue comme étant la bonne expérience pour réaliser le tournage de mon film et explorer ces deux pistes.

Brigitte Lefévre, la directrice du Ballet de l’Opéra de Paris au moment de cette reprise, celle qui a choisi de faire entrer cette œuvre contemporaine au répertoire, m’a autorisée à tourner dans les studios de répétition de l’Opéra Garnier. Je l’en remercie. Je remercie aussi les danseuse de l’Opéra pour leur confiance.

Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ? Quels questionnements ont guidé votre travail d’écriture, de mise en scène, de montage ?

Pour moi Lisa et Carolyn étaient bien mes deux héroïnes, c’était clair dès le départ, elles avaient dansé Glacial Decoy avec Trisha et transmettaient l’œuvre devant moi aux danseuses de l’Opéra. Elles étaient enthousiastes. Elles aimaient Trisha et sa danse par-dessus tout.

J’ai appris avec elles la pièce et sa construction pour bien la comprendre et pour pouvoir choisir les moments de travail et de répétitions qui allaient montrer le mieux l’originalité de la gestuelle de Trisha : le travail sur le poids, sur le décentrement, les séances de répétition du duo, du quatuor. Et cela en espaçant les journées de tournage pour que soit bien perceptible la progression des danseuses de l’Opéra dans ce mouvement brownien si différent de celui de la danse classique. On les voit se transformer au fur à mesure de l’avancée du travail. Pour arriver à cela il m’a fallu une grande préparation.

On a aussi décidé avec Lisa de consacrer une après-midi de répétition à la genèse de cette pièce en  la montrant avec les photos d’un livre pour les danseuses et, moi, avec les archives de la compagnie pour les spectateurs du film, les créations et les recherches de Trisha qui avaient précédées cette pièce. Cette séquence est éclairante à tous points de vue.

Pendant le tournage j’avais envie de donner au spectateur toute la beauté, l’éclat, la fulgurance des moments dansés, mais aussi la beauté de la présence des danseurs dans leur travail, dans leurs échanges, et tout simplement dans leurs corps. Ils doivent incarner avec abnégation une pensée, une vision du monde en éruption. J’ai donc choisi de tourner avec une seule caméra  parce que je voulais privilégier le lien entre les danseuses qui transmettent et celles qui apprennent,  c’est par ce lien que passe le mouvement et la confiance dans l’apprentissage. C’est par ce lien que le film existe.

Le montage a été passionnant et long. Un peu comme si je devais m’approcher encore plus près de la danse et de ses interprètes pour trouver Trisha dans les images que je ramenais. J’ai gardé la chronologie des répétitions jusqu’à la générale pour ne pas perdre la vérité et la lente transformation des corps des danseuses. j’ai travaillé sur de grands plans séquences comme si le film avait été tourné en un seul geste, en une seule fois. ce qui n’est évidemment pas le cas. Le montage a été un subtil dosage d’épure, de vide et de sobriété pour appréhender physiquement une œuvre et un travail d’une grande beauté et faire apparaître la vérité d’une artiste. Un défi en somme !

Qu’avez-vous appris et découvert sur le tournage ?

Je savais que la danse est par définition éphémère. J’ai appris que la danse contemporaine l’est plus encore que la danse classique. La danse classique se transmet depuis plusieurs siècles, de génération en génération, dans de très anciennes maisons d’Opéra…  et les codes du ballet classique sont les mêmes partout dans le monde. J’ai découvert  comment les danseurs contemporains parviennent à conserver le souvenir des pièces qu’ils ont dansées, et comment, en puisant dans leur mémoire corporelle personnelle, ils parviennent à retrouver et à transmettre une danse avec précision, allant parfois jusqu’à retrouver une chorégraphie, 25 ans après l’avoir dansée.

Pour moi c’était à la fois émouvant et fort de pouvoir regarder et filmer ce phénomène prodigieux. La danse me donne la possibilité de montrer la fragilité de la vie mais aussi sa beauté, son pouvoir et son mystère, et cela dans le corps même de ceux qui la pratiquent ou la transmettent. Les danseurs sont les gardiens des gestes et du système nerveux d’un autre corps : celui de la (ou du) chorégraphe.

Et aujourd’hui c’est pour moi émouvant de pouvoir dire avec ce film “oui, Trisha Brown vit encore dans le corps de ses interprètes”, “oui j’ai vraiment rencontré Trisha Brown même si elle n’était pas devant ma caméra”. Je pense que le cinéma a le pouvoir de montrer l’indicible, qu’il est plus grand que nous.

Quels sont vos documentaristes de référence ? Vos documentaires “de chevet” ?

Pour moi le premier documentariste, le plus grand, c’est Jean Painlevé. J’aime particulièrement son film de 1929 La Daphnie, cette puce d’eau au corps translucide qui laisse apparaître en transparence ses organes en longs filaments noirs et qui, filmées par ce cinéaste-biologiste et poète au ralenti, donnent à voir une danse continue, sublime. Ensuite je dirais Raymond Depardon et Agnès Varda pour leurs visions presque toujours “ré-enchantées” de la réalité contemporaine et de sa dureté. De l’autre côté de l’Atlantique, j’aime Frederic Wiseman pour ses premières œuvres et l’incomparable Jonas Mekas. Pour lui un film est un mouvement perpétuel qui ne s’arrête jamais et “la caméra est comme un saxophone“.

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira

Dans les pas de Trisha Brown, Glacial Decoy à l’Opéra, réalisé par Marie-Hélène Rebois. Durée : 1h19. En salles le 6 septembre 2017 – FRANCE

Crédits photo : © Kaleo, © Hélène Louvart (portrait de Marie-Hélène Rebois)