Entretien avec Nahuel Pérez Biscayart – Sean dans 120 battements par minute

Etre comédien dans une telle mécanique met dans un état d’excitation qui se rapproche sans doute des situations de l’époque

Comédien argentin découvert en Europe par Benoît Jacquot (Au fond des bois, 2010), Rebecca Zlotowski (Grand Central, 2013) ou encore David Lambert (Je suis à toi, 2014), Nahuel Pérez Biscayart illumine le film de Robin Campillo en campant Sean, militant en colère d’Act Up-Paris. Celui que l’on retrouvera bientôt dans le film d’Albert Dupontel, Au revoir là-haut (en salles le 25 octobre prochain), s’est confié à FrenchMania sur l’expérience 120 BPM.

Comment en êtes-vous arrivé à quitter l’Argentine pour tourner en Europe ?

Je suis né, j’ai grandi et étudié en Argentine. J’y ai aussi commencé à travailler dès l’âge de 17 ans dans deux, trois séries télé réalisées par des gens venus du cinéma. En même temps, j’ai commencé le théâtre et le cinéma. A 21 ans, j’ai gagné une bourse pour bosser un an avec une troupe de théâtre à New-York, The Wooster Group, avec des gens de l’avant-garde underground comme William Defoe. Après j’ai commencé à travailler en Europe de façon très accidentelle ! A Cannes, Benoît Jacquot avait vu un film argentin dans lequel je jouais, La Sangre brota (Sang impur, sorti en France en 2009 – ndlr), et j’ai joué dans son film Au fond des bois. J’ai pas mal tourné en Espagne, en Italie, en Belgique, …L’Europe m’appelait de différentes manières ! J’ai passé toute l’année dernière à Paris sachant que depuis 5 ans je suis nomade, j’ai des valises un peu partout ! Quand je ne travaille pas, je pars dans la nature, en Inde, en Amérique Latine.

Comment travaille-t-on sur un rôle comme celui de Sean ?

Mon agent m’a transmis le scénario et j’ai bu un café avec Robin Campillo et les séances de travail se sont enchaînées avec des comédiens différents pour trouver le couple. C’est un film tellement collectif que Robin devait trouver la bonne constellation. Il nous a tous beaucoup confrontés. On a vu énormément de choses, des archives de l’INA notamment et il m’a surtout beaucoup parler de l’époque, du besoin de survivre, de comment cette jeunesse apprenait à faire de la politique à la première personne. C’est vraiment ce ressenti de l’époque qui est assez loin des enjeux politiques d’aujourd’hui, les corps étaient en danger et engagés, le risque était physique et intime. Si toi ou tes proches étaient atteints par la maladie, il fallait prendre les rênes de la situation devant l’absence de l’Etat. On a parlé de drague, de politique, d’histoires d’amour, de tout en fait ! On a beaucoup parlé de Cleews (Vellay, Président d’Act Up-Paris de 1992 à 1994, mort du sida à 30 ans en octobre 1994 – ndlr) bien sûr, même si l’idée n’était pas d’entrer dans une forme d’imitation mais il fallait s’imprégner de son énergie. Robin s’est inspiré de plein de personnages de l’époque et, ensuite, il a déconstruit. C’était voulu, l’idée n’étant pas de faire un biopic. On n’est jamais entré dans une reconstitution d’époque, il souhaitait qu’on apporte des choses venant de nous.

Vous vous êtes senti en proximité avec le personnage, avec son combat ?

Si tu as une pointe de sensibilité, c’est extrêmement facile de trouver des points communs avec ce personnage et sa lutte. Sur le fond, cela m’a tout de suite interpellé, enragé et donné envie de pleurer. J’ai tout de suite accroché mais surtout parce que le scénario état tellement bien écrit qu’il était impossible de ne pas adhérer à cette histoire. C’était fin, subtil et le film se voyait dès la lecture, je m’imaginais tellement bien dans chaque scène ! Le scénario était un élan, il était aussi physique et surprenant que le film, ce côté « course », les ellipses aux bons moment. Le film va plus vite que le spectateur. Pour interpréter un rôle comme celui-là, le travail est dans la mesure, il ne faut pas en faire trop et simplement incarner les situations écrites. Quand on est 12 personnes à jouer dans la même scène, il faut une certaine autonomie car Robin avait de nombreux détails à observer, d’où la difficulté du choix des comédiens à qui il fallait accorder une vraie confiance. Etre comédien dans une telle mécanique met dans un état d’excitation qui se rapproche sans doute des situations de l’époque. Et avec Arnaud (Valois, qui interprète Nathan – ndlr), on s’est tout de suite bien entendu, comme des frères, et le fait de tourner dans l’ordre chronologique nous a aidé. On développait notre relation assez naturellement avec le film. Arnaud est très attentif, il aime prendre soin des gens, il a côté très franc. Le plus difficile était sans doute pour moi de prendre ma place dans l’association, comme si j’étais là depuis longtemps.

Ce film est-il particulier pour vous, par rapport à ce que vous avez fait avant ?

Il y a une telle complexité pour moi à être debout et à parler en français avec une telle rapidité que c’était déjà un défi archi-difficile à relever. Ce sont des choses que les gens ne voient pas mais je me suis beaucoup entraîné sur mon débit. C’était vraiment la plus grande complexité pour moi. Et il y aussi la joie de sentir que tu es regardé par quelqu’un qui a une conception très profonde du film qu’il est en train de faire et ça, c’est ce qu’on cherche toujours ! Faire partie de quelque chose qui est plus grand que toi ! Je ne suis pas hyper méthodique comme acteur donc il faut que je me sente bien pour que des émotions s’activent. J’ai eu la chance de travailler avec les meilleurs acteurs que j’ai jamais rencontré dans un film français. Lors des premières répétitions je ne pouvais pas y croire, je me sentais comme un imposteur qui n’avait rien à faire parmi ces gens géniaux ! Il ne fallait pas avoir peur. J’ai fait une trentaine de films et seulement quatre m’ont vraiment marqué. Mais il faut être détendu car ce genre d’expériences n’arrive pas tous les jours. Merci à l’Univers !

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira