Entretien avec Océanerosemarie pour Embrasse-moi

Quand on est homosexuel, on a plus ou moins les mêmes problèmes qu’un hétérosexuel. Ce qu’il y a en plus, c’est l’hostilité.

Après deux one-woman-show, l’humoriste Océanerosemarie passe à la réalisation avec Embrasse-moi, comédie romantique lesbienne co-écrite et co-réalisée avec Cyprien Val (Bébé Tigre). Partant d’un principe de rom-com classique, Océanerosemarie aborde le sujet de l’homosexualité sans en faire le point central du film. FrenchMania a eu très envie d’en parler avec elle.

Avant de faire Embrasse-moi, vous étiez connue comme humoriste, notamment avec vos deux one-woman-show.

Après avoir fait deux albums comme chanteuse, j’ai décidé de me lancer dans la comédie. Comme je ne connaissais personne, ça me paraissait plus simple d’être seule sur scène, et donc de faire un one-woman-show. Mais je ne voulais pas juste faire des vannes. Je voulais avoir quelque chose à défendre. Et forcément, le thème de l’homosexualité, c’est quelque chose qui me parle. Surtout parce que j’entends toujours beaucoup de clichés. Même quand les gens veulent bien faire, ils font ce que j’appelle de “l’homophobie bienveillante”. C’est ça que je voulais déconstruire avec mon premier spectacle, La Lesbienne invisible, que je résume par la phrase « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les lesbiennes sans jamais avoir osé le demander ».

Et le deuxième s’appelle Chatons Violents

… Que je joue encore. Il est arrivé assez vite après La Lesbienne invisible. Pourtant, je pensais que j’avais tout dit avec le premier, mais j’étais un peu naïve. En rencontrant des gens grâce au premier spectacle, notamment des militants d’autres causes, je me suis rendu compte qu’il y avait des points communs. Par exemple, quand t’es lesbienne, t’as toujours une amie qui va vouloir te présenter « Françoise et Marie Jo », parce qu’elles sont lesbiennes et que du coup, vous pouvez vous entendre. Alors que les meufs vivent dans la Creuse et font de la peinture sur soi, bon. Pour mes potes noirs, c’est pareil. On pense devoir réunir des gens qui n’ont rien avoir, sauf leur couleur de peau. À partir de là, j’ai pris conscience de la classe sociale dans laquelle j’étais. Tout d’un coup, je me suis posée des questions sur ce que j’appelle le racisme de gauche, des gens qui s’autoproclament antiracistes, mais qui en fait ont des comportements qui ne sont là que pour préserver les privilèges d’une élite. Quand on commence à voir ces systèmes de domination, on finit par ne voir plus que ça. Donc ça m’a énervé, et j’ai écrit d’une traite Chatons violents.

Il y avait donc une évolution logique entre les deux.

Exactement, parce qu’à partir du moment où on commence à se questionner sur une discrimination, on se met à faire des connexions avec tous les autres. C’est ce qui crée une empathie et une compréhension d’un système global, le système capitaliste basé sur la domination.

Et l’idée de faire Embrasse-moi, quand est-elle venue ?

C’est venu très vite. En fait, déjà quand j’étais adolescente, je souffrais de ne pas avoir de comédies romantiques joyeuses avec des lesbiennes, où l’homosexualité n’est pas un sujet. En France, il y a très peu de films avec des lesbiennes. Quand il y en a, ce sont surtout des personnes en souffrance. Je voulais donc me glisser à 100% dans les codes de la comédie romantique, et faire en sorte qu’on puisse oublier qu’il s’agit de deux filles, parce que ce n’est pas le sujet.

Avec ce film, on vous a un peu reproché un manque de radicalité par rapport à ce que vous faisiez avant…

Oui. C’est marrant les gens ne comprennent pas qu’en fait, le film est quand même extrêmement politique et militant. Bien sûr, le film est soft, et il n’y a aucun discours, ce qui fait que ça a l’air totalement apolitique. Mais la forme est politique. Parce que comme ça, on dit qu’on n’est pas différent. Quelque part, évoquer toujours le coming out, pour moi, c’est altériser les homosexuels, dire d’une certaine manière qu’ils sont moins bien. Y a une condescendance inconsciente, ou du moins de différenciation, qui pour moi n’a pas lieu d’être. Parce que, quand on est homosexuel, on a plus ou moins les mêmes problèmes qu’un hétérosexuel. Ce qu’il y a en plus, c’est l’hostilité. Mais dans ta vie personnelle, si personne ne t’emmerde, tu n’es pas différent en fait.

Pensez-vous que le film s’adresse à un public plus qu’à un autre ?

En voyant mon entourage, à savoir la classe gay parisienne, je me dis que ce n’est peut-être pas fait pour eux. Ils ne comprennent pas que ce film peut faire du bien en province par exemple, dans des milieux où c’est encore plus compliqué d’être gay. Durant la tournée, j’ai eu des retours et des remerciements hallucinants. Des gens pour qui c’est très important d’avoir ce type de représentation parce qu’ils souffrent beaucoup dans leur quotidien, avec leur famille. À Paris, on est quand même beaucoup plus protégé. Je pense que pour faire évoluer les mentalités, il faut passer par du mainstream et du soft power. C’est-à-dire faire des propositions “grand public” qui peuvent faire bouger les gens. Je me souviens d’un vieux monsieur qui, après le film, est venu dire à mon producteur : « c’est bien, et les filles sont très jolies ». D’un coup, il se rend compte qu’une lesbienne peut être jolie. Moi, je trouve ça bien plus intéressant.

D’après vous, pourquoi a-t-on encore autant de mal à faire des films ou des séries avec des personnages principaux LGBT ?

Déjà, moins on en produit, moins les choses évoluent. Mais surtout, en France, on a beaucoup de mal avec ce qu’on appelle les communautés. Dès qu’on en parle, on dérape sur un discours communautariste extrêmement péjoratif. Aux Etats-Unis, par exemple, la question de la représentation a été totalement intégrée. Ils ont quand même fait L Word. J’ai d’ailleurs essayé de faire un genre d’équivalent. Avec des amis, on a écrit une série comique avec uniquement des lesbiennes, mais c’était impossible à vendre. À un moment Arte s’y est intéressé, mais en proposant un format 3x52min, puis juste un épisode de 52 minutes, et enfin en voulant se concentrer sur l’un des personnages secondaires homophobe. On partait donc d’une série avec des lesbiennes et on arrivait à un unitaire sur un homophobe. Du coup, j’ai laissé tomber. J’espère quand même que les mentalités vont commencer à changer, notamment avec le succès de Dix pour cent qui comporte deux personnages homosexuels. Bon, il faut quand même mettre autour d’eux beaucoup d’hétéros pour que la chaîne accepte, donc on n’y est pas encore.

Je trouve qu’au cinéma les représentations de femmes sont souvent limitées. Soit ce sont des super-héroïnes, soit des filles qui font du 36.

Vous abordez malgré tout les difficultés qui subsistent à affirmer son homosexualité, notamment dans une scène où votre ami gay fait croire à ses élèves que vous êtes sa petite amie.

Oui, mais en même temps, on a fait un genre de film d’anticipation avec une société idéale. On a la mère qui est dans un couple mixte, et qui veut juste que sa fille réussisse à se caser. Ou les petites filles qui trouvent ça ringard de pas assumer d’être homosexuel en 2017. Sauf qu’on voulait quand même montrer, de temps en temps, les problèmes récurrents qu’il y a dans notre société. Comme le moment où on crie contre un mec dans la rue. C’est un cri libérateur contre le harcèlement de rue. Et puis pour l’instit, on s’est inspiré d’un ami de Cyprien Val. Il nous a raconté des anecdotes intéressantes. D’un côté, les élèves comprennent, mais il n’en parle pas directement, et c’est souvent des parents que vient une réticence.

 

Le fait de mettre en scène un couple de femmes permet également d’éviter le cliché du mâle dominant qui sauve la femme dans pas mal de comédies romantiques …

Complètement ! Alors, évidemment, on a joué sur des clichés. Comme la scène à l’aéroport, à la fin, où je porte Alice Pol de manière volontairement ridicule. Mais c’est juste pour faire une référence. À côté, mon personnage a une vie amoureuse catastrophique, est envahi par ses ex et enchaîne les conneries. Tandis que celui d’Alice Pol est fragile suite à une rupture. Donc on montre qu’elles ont, toutes les deux, besoin de l’autre. Comme ça, on se libère de certains carcans.

Vous aviez des références en matière de comédie romantique ?

Bien sûr. Moi je suis fan de Coup de foudre à Notting Hill et Pretty Woman. Pour Cyprien, c’est La Boum. Mais, en matière de référence pure, il y a L’Amour extra-large notamment pour la scène de la première rencontre, lorsqu’Alice Pol fait des acrobaties, et que je reste devant elle émerveillée. Il y a aussi Fous d’Irène, par rapport à mon personnage que je voulais vraiment ancrer dans le monde réel. Je trouve qu’au cinéma les représentations de femmes sont souvent limitées. Soit ce sont des super-héroïnes, soit des filles qui font du 36, qui pleurent sous la douche avec le mascara qui coule, qui changent beaucoup de vêtements, et quand elles se réveillent, elles ont déjà du gloss et sont toutes pimpantes, alors qu’elles se sont mises une race la veille. Je voulais proposer un autre corps, des cheveux courts, des épaules musclées, un peu de gras… C’est une démarche féministe pour montrer qu’il n’y a pas qu’une représentation des femmes.

Propos recueillis par Pierre Siclier