Entretien avec Yann Gonzalez pour Les Îles

J’ai l’impression que quelque chose s’est libéré, à la fois en termes d’imaginaire et de mise en scène.

Après Les rencontres d’après-minuit en 2013, le cinéaste a présenté son nouveau court métrage à La Semaine de la Critique, Les Îles, une rêverie queer faite de fantasmes, de sexe et de romantisme. Il tourne actuellement son deuxième long métrage, Un couteau dans le cœur, avec, dans le rôle principal, Vanessa Paradis. Rencontre avec un réalisateur français inspiré.

Comment vous est venue l’idée de ce court métrage Les Îles ?

D’une envie très intense de tourner. Ça faisait quand même trois ans. J’étais censé commencer mon deuxième long l’été dernier, mais j’ai senti que ça n’allait pas se faire, on manquait d’argent. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de très libre, un peu comme un rêve éveillé, et donc j’ai écrit cinq pages. J’ai eu cette vision d’un plan à trois, une jeune fille, un jeune mec et un monstre sur une scène de théâtre. C’est cette vision initiale qui m’a donné envie d’aller plus loin et de tresser une espèce de cérémonie, comme une rondes des désirs entre plusieurs personnages.

Il n’y a pas que le désir, les sentiments se mêlent aussi dans les dialogues. C’est un genre de fusion, désirs, sentiments, appartenances…

Oui, je voulais vraiment que ce soit une “foule sentimentale”, même le monstre est sentimental. Je voulais que ce soit un rêve à la fois plein d’affect et d’érotisme.

Il y a pas mal d’images liées au sexe sans affect. L’idée était aussi que ça se rejoigne ?

Oui, je voulais mettre en scène des fantasmes un peu noirs, même un peu clichés parfois, et y ajouter une couche de sentiments. Comme cette histoire entre les deux mecs, dont un est très androgyne, qui sont observés par des “voyeurs-branleurs”. Tout à coup, un dialogue amoureux ultra lyrique se greffe à tout ça alors que c’est à priori très cru.

Est-ce que vous aviez des inspirations particulières visuellement ou est-ce que ce sont vos rêves que vous avez reproduits ?

J’ai l’impression que quelque chose s’est libéré, à la fois en termes d’imaginaire et de mise en scène. C’est aussi, je pense, le hors-champ plus sexuel du film que je suis en train de tourner et qui se passe dans le milieu du porno. C’est finalement plutôt allusif, mais il devait y avoir des scènes d’amour non-simulées, les comédiens étaient prévenus. On ne l’a pas fait, je crois que je suis quelqu’un d’assez pudique contre toutes attentes !

Vous luttez contre votre pudeur ?

Non, je crois qu’il ne faut pas lutter contre son naturel. Parfois, j’ai envie d’aller encore plus loin et, en même temps, je ne veux pas brusquer mes acteurs, violer leur intimité. Quand je sens la possibilité de dépasser certaines limites, je fonce. Si je sens qu’il y a une résistance, je fais avec – et ça donne souvent de belles choses !

Comment avez-vous trouvé la troupe d’acteurs des Îles ?

Ça a été long, on a passé un long moment à faire du casting sauvage avec la directrice de casting. Pendant des semaines, on recevait des gens dans notre bureau. On cherchait des gens queer, ouverts sexuellement, prêts à être à poil dans un film. C’était de l’ordre du manifeste. Pour moi, ce film est un manifeste sur l’identité, sur l’identité queer, sur le fait d’être des êtres poreux. C’est très important aujourd’hui de défendre ça, surtout pour la génération suivante, les 20-25 ans qui sont vraiment courageux et combattifs par rapport à cette notion-là. J’avais vraiment envie de mette ça en avant. J’organise des soirées à Montreuil où on a un public très queer et j’avais aussi envie de retranscrire cette énergie-là, la fluidité entre les garçons, les filles, l’amour quoi !

C’était un passage express à Cannes pour présenter Les Îles, vous êtes reparti sur le tournage de votre deuxième long métrage, Un couteau dans le cœur, dès le lendemain ?

Oui ! C’est un film sur le milieu porno gay des années 1970. On avait déjà tourné des faux-porno en pellicule, il fallait donc le temps de les monter… Là, les choses sérieuses ont commencé. C’est un portrait de femmes amoureuses. Vanessa Paradis interprète une productrice de porno gay en 1979 à Paris, qui vient de se faire quitter par la femme de sa vie, qui est aussi sa monteuse, interprétée par Kate Moran. Pour tenter de la reconquérir, elle fait un film plus ambitieux que les autres, un peu dingue, un condensé d’art brut et pense naïvement la reconquérir comme ça. Pendant ce temps, ses acteurs se font tous tuer par un tueur en série.

Vos acteurs d’Un couteau dans le cœur ont-ils vu Les Îles ?

Non, pas encore ! Mais j’étais heureux que Niels Schneider soit venu voir le film à Cannes, ça m’a fait très plaisir de le retrouver ! C’est vraiment un acteur que j’adore et avec qui j’avais pris beaucoup de plaisir à travailler (Niels Schneider était l’un des protagonistes des Rencontres d’après minuit – Ndlr). C’est un ange ce mec, tellement généreux et humble. Je cherche à m’entourer de personnes comme ça. Vanessa est pareil. C’est quelqu’un de profondément humain. C’est un rôle intense, il va falloir qu’elle se donne en permanence, et je pense qu’elle va être magnifique !

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira

Le film Les Îles, Queer Palm « Hornet » du court-métrage à Cannes est à découvrir lors de la séance « Queer Palm à Paris » (avec également Mauvais Lapin de Carlos Conceiçao) le samedi 1er juillet au Christine 21 à 19h. Pour réserver un billet, c’est ici : https://www.eventbrite.fr/e/billets-hornet-presente-la-queer-palm-a-paris-35661325986