Festival International du Film de Marrakech : focus sur la 2e édition des Ateliers de l’Atlas

Pour la deuxième année consécutive, le Festival International du Film de Marrakech se lance le défi d’un nouveau rendez-vous professionnel : les Ateliers de l’Atlas. Espace d’échanges entre acteurs internationaux de l’industrie (producteurs, distributeurs, exploitants, programmateurs, vendeurs) et talents régionaux, mais aussi plateforme créative au service des cinéastes, les Ateliers de l’Atlas ont accompagné lors de cette 2e édition 28 projets en développement ou postproduction, sélectionnés parmi 130 candidatures. Parmi ces projets, 13 sont portés par des réalisateurs marocains, et 14 pays sont représentés dont certains rares à l’écran (Tanzanie, les Comores, Djibouti, Mozambique). L’enjeu est clair : le rayonnement du cinéma arabe et africain sur les terres et à l’international.

Rémi Bonhomme, coordinateur des Ateliers de l’Atlas.

Il existe peu de plateformes qui permettent aux cinéastes du continent Africain d’accéder à des festivals internationaux mais aussi de réfléchir et débattre avec l’ensemble de l’industrie de sujets aussi précis que l’écriture, la production et la distribution” explique Rémi Bonhomme, coordinateur et programmateur des Ateliers (et coordinateur général de La Semaine de la Critique). Il constate également que cela arrive à un moment décisif dans l’histoire du cinéma arabe et africain : “Au Festival de Cannes cette année, il y avait sept films africains projetés, dont Atlantique de Mati Diop, à Locarno, Le père de Nafi de Mamadou Dia, également en compétition au Festival de Marrakech, a été plébiscité, et le prix du meilleur réalisateur émergent a été remis au cinéaste algérien Hassen Ferhani. A Venise, c’est un film soudanais, Tu mourras à 20 ans, qui a été récompensé du prix du meilleur premier film et un film libanais, All This Victory, qui a reçu le prix de la critique. Tout ça traduit sans aucun doute l’avènement d’une nouvelle génération de cinéastes qui arrive, je trouve, à s’affranchir de la case dans laquelle le cinéma arabe et africain peuvent être mis parfois par le public et certains programmateurs européens parce que les clichés ont la peau dure“.

Atlantique de Mati Diop, récompensé du Grand prix au dernier Festival de Cannes et projeté dans le cadre du Festival du Film de Marrakech, est bel et bien la preuve que le cinéma africain peut résonner dans le coeur de chacun. “Mati Diop a fait un film qui, de par son sujet, est très ancré au Sénégal, mais qui peut résonner partout dans le monde grâce au langage cinématographique déployé et l’invitation au fantastique qui est ici faite. Le focus sur le cinéma de genre aux Ateliers cette année était pour moi incontournable. On sent bien que ça travaille des générations entières de cinéastes du monde entier qui cherchent à s’affranchir des codes et figures imposées” précise Rémi Bonhomme.

Atlantique de Mati Diop
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La réalisatrice d’Atlantique et son coscénariste Olivier Demangel, invités des Ateliers, ont généreusement conversé, pendent plus d’une heure, devant une assemblée composée de professionnels, autour de la question de l’écriture (à plusieurs mains), du point de vue et de l’équilibre des genres – Atlantique mêlant réalisme, fantastique et polar. “J’ai choisi d’aborder ce film du point de vue des vivants. Le printemps dakarois a eu un véritable impact sur moi. La force vitale qui s’en est dégagée, cette force insurrectionnelle, elle m’a mise au travail. C’est comme si j’avais décidé d’engager mon cinéma, de le brancher à la fréquence de cette insurrection. Atlantique, c’est un film sur la hantise, et ça amène à se poser des questions concrètes d’écriture et de mise en scène. Comment représenter ces garçons qui fuient Dakar et meurent en mer ? Comment les faire revenir autrement qu’en chair et en os ? Et s’ils pouvaient revenir, qu’auraient-ils à dire ? Je ne voulais pas qu’on bascule dans le film d’horreur avec des revenants inquiétants, comme dans certaines productions japonaises. Le fantastique est pluriel, il n’est pas qu’un style, il a plusieurs visages et couches, et m’est alors venue l’idée de la possession. Les femmes qui, elles, sont restées, finissent par être possédées par l’esprit des disparus en mer. On est, je l’admets, à la limite parfois du film Z, et ça a été un travail délicat avec Olivier que de trouver le bon équilibre entre le fantastique, le politique, le policier, l’horreur et le ridicule… ” raconte Mati Diop. Elle poursuit sur la question du genre : “C’est une question qui est souvent posée en Occident, mais l’audience sénégalaise – le film est sorti l’été dernier à Dakar – n’a pas vu le film comme un film fantastique. Aucun critique ou journaliste sénégalais ne m’a parlé de genre lors des entretiens. C’est très intéressant de voir que cette question se pose pour d’autres publics. Le projet a toujours été de parler d’un fantastique inhérent à une certaine réalité africaine. Évidemment qu’avec Olivier nous avons le goût de ça, et les références dans le film sont bien là, à Carpenter, Fog en particulier, à Solaris aussi, le roman plus que le film d’ailleurs. L’idée était de parler de la génération fantôme de Dakar, celle qui a disparu en mer, et cette dimension fantomatique s’est, à bien des niveaux, investie dans la réalité locale. Le fantôme, par conséquent, est devenu une figure politique, transcendée par le contexte”.

Atlantique, pour celles et ceux qui l’auraient manqué en salles, est désormais disponible sur Netflix, et Rémi Bonhomme est d’ailleurs revenu sur ce partenariat des plus audacieux entre la plateforme, les Ateliers et le Festival : “En réalité, Netflix travaille dans le monde entier, avec des départements par territoire, et a l’envie de produire de nouveaux contenus comme de mettre en lumière le travail et le nom de cinéastes émergents. Il s’agit à la fois pour Netflix ici d’être visible sur le continent africain, et pour nous, de créer une rencontre entre Netflix et des talents de la région. On accueille aussi cette année un réseau de 16 salles de cinéma indépendantes qui sont très récentes pour favoriser le circuit du cinéma indépendant et des films des cinéastes émergents, parce qu’ils sont chacun très isolés dans leur pays. C’est cet ensemble de choses qui me rend enthousiaste sur les possibilités d’avenir de distribution. Actuellement, l’Europe et les États-Unis sont bousculés dans leurs modèles traditionnels de distribution, et si, ici, c’est vrai que c’est dur, on est dans une région complètement capable de s’adapter au monde d’aujourd’hui, d’avoir à la fois des salles indépendantes et Netflix“.

Propos recueillis par Ava Cahen.

Extrait conversation Matio Diop-Olivier Demangel animée par Farah Clémentine Dramani-Issifou (Semaine de la Critique) dans les cadres des Ateliers de l’Atlas.