Festival Lumière, épisode 2 : Focus sur Henri Decoin

FrenchMania a posé ses valises dans l’antre du cinéma, la ville de Lyon. Chaque année depuis 2009, le Festival Lumière met à l’honneur le cinéma de patrimoine en projetant plus de 400 films à redécouvrir et quelques œuvres inédites. Un festival unique au monde. Épisode 2 : Focus sur le cinéma d’Henri Decoin.

“La vérité sur Henri Decoin”, redécouverte de 6 films avant ressorties en 2019

Danielle Darrieux dans “Battement de coeur” – Photo : Droits Réservés

Premier gros coup de projecteur sur le prolifique cinéaste Henri Decoin (réalisateur de près de 50 longs métrages entre 1933 et 1964) au Festival Lumière dans le cadre de la rétrospective « La vérité sur Henri Decoin ». La redécouverte, en vue d’une future ressortie en salles en 2019, de certaines de ses œuvres illustre l’éclectisme du réalisateur, ancien héros de guerre (Légion d’honneur pour son action durant 14-18) et véritable athlète (natation et water-polo) dont la plume littéraire va se fondre avec habilité dans le format cinématographique

Battement de coeur, 1940

Revenu des États-Unis après une expérience avortée au sein des studios américains, le couple Henri Decoin-Danielle Darrieux décide de s’inspirer des réussites comiques américaines des années 30-40. Dès les étonnantes premières séquences, le ton est donné : l’action se situe dans une école de pickpockets qui enseigne à de jeunes égarés l’art de la fauche.. Une jeune orpheline ayant fui une maison de correction intègre cet établissement insolite et se retrouve embrigadée dans un marché douteux. La mise en scène est inventive, dynamisée par un récit social mais teinté d’amoralité, le film est malin, plein de rebondissements et d’une impertinente drôlerie. Une délicieuse comédie sublimée par l’irrésistible Danielle Darrieux, mutine, piquante et pétillante de légèreté.

Les Inconnus dans la maison, 1942

Cet excellent polar produit par la Continental Films (société de production française aux capitaux allemands), sorti en pleine Occupation, fut un véritable succès à sa sortie en salles puis quelque temps interdit après la Libération, suspecté à tort d’antisémitisme. Henri Decoin, aidé ici par le jeune scénariste Henri-Georges Clouzot adapte le roman de Simenon. Ce drame policier centre son récit sur un vieil avocat qui s’est mis en retraite depuis la mort de son épouse et noie son chagrin dans l’alcool au côté de sa fille dans une lugubre maison. Un soir, un coup de feu retentit, il retrouve un homme assassiné. Mise en scène habile, plaidoyer en faveur d’une jeunesse désœuvrée et critique acerbe de la bourgeoisie, le film se découpe en 2 parties : intrigue policière et jugement au tribunal. L’œuvre trouve toute son ampleur grâce au jeu tout en éloquence de Raimu notamment lors de la plaidoirie finale.

Non Coupable, 1947

Le docteur Ancelin, médecin de province, est raillé par ses collègues, moqué par la population parce qu’alcoolique et cocu. Son destin bascule quand il tue accidentellement un motard. Il maquille la scène, n’est pas inquiété par l’enquête mais son impunité va le griser. Une fois de plus, Decoin démontre sa maîtrise de la mise en scène et ses talents d’écriture à travers une mécanique scénaristique implacable. Non Coupable est un film noir cruel et ironique qui interroge le déterminisme social avec un réalisme amer. Michel Simon est immense dans cette farce morbide et cynique.

Les Amoureux du Pont St-Jean, 1947

Ce film néo-réaliste en décors naturels navigue entre deux rives du Rhône, entre Saint-Jean en Ardèche et Pont Saint-Jean dans la Drôme, deux villages qui se font face sans un pont pour les relier. Cette délicieuse chronique mêle les trajectoires amoureuses d’un vieux couple (un pêcheur faisant traverser le fleuve et une coquette poivrote) et de deux jeunes amants issus de deux réalités sociales bien différentes. Decoin opte pour une narration façon comédie de mœurs en auscultant avec sagacité cette France d’après-guerre. Cette tragi-comédie anarchique aux dialogues pittoresques repose sur le talent du duo Michel Simon-Gaby Morlay, tour à tour drôles et bouleversants.

Danielle Darrieux, cette fois-ci avec Jean Gabin, dans “La Vérité sur Bébé Donge” – Photo : Droits Réservés

La Vérité sur Bébé Donge, 1952

François Donge, riche industriel, est hospitalisé par un mal inconnu. Il soupçonne sa jeune épouse idéaliste, surnommée Bébé, d’avoir tenté de l’empoisonner. Cette troisième adaptation d’un roman de Georges Simenon s’appuie sur une mise en scène précise qui ausculte la déliquescence des sentiments au sein du couple. Dans ce drame conjugal construit à base de  flashbacks, le malade alité se replonge dans ses souvenirs de dix années de mariage. Cette réflexion désenchantée sur l’amour et les rapports homme-femme s’avère être un tournant dans la carrière de Danielle Darrieux qui avec ce premier grand rôle dramatique prendra une tout autre ampleur.

La Chatte, 1958

Paris, décembre 1943, il fait nuit, le bruit des bottes résonnent sous les lampadaires. Des officiers allemands interceptent des ondes radiophoniques tentant de correspondre avec Londres. La Gestapo débarque dans l’appartement repéré, Massimier agent de la résistance meurt en tentant de leur échapper. Son épouse prend sa place dans le réseau. Avec maîtrise et en quelques séquences haletantes le décor est planté. Pourtant ce film a eu bien du mal à trouver les financements, Henri Decoin payant sa « collaboration » avec la Continental Films. Ce drame sentimental sur fond de résistance française, inspiré par le destin de Mathilde Carré, devenue espionne pour l’ennemi, se déploie à travers une mise en scène entre jeux d’ombres et lumières contrastés. À travers un récit documenté, La Chatte revient sur les années sombres de l’Histoire de France. Les effets musicaux anxiogènes de Joseph Kosma, la présence troublante et féline de Françoise Arnoul et la prestance de l’impeccable Bernard Blier y apportent beaucoup.