Frank Beauvais (Ne croyez surtout pas que je hurle) : “J’espère que le film peut faire réfléchir mais il faut sortir du théorique, de l’esthétique, il faut joindre le geste à la parole”

Journal intime et prise de pouls du monde, Ne croyez  surtout pas que je hurle est un film-montage qui va clore ce soir le festival Cinéma du Réel et sortir en salles à l’automne prochain. Frank Beauvais raconte un moment de sa vie à l’aide d’images des 600 films qu’il a vu pendant la période qu’il relate. Sa solitude, son exil forcé suite à une rupture, la mort de son père, son obsession du cinéma et sa vision politique, tout concourt à faire de ce documentaire intime émouvant, parfois ironique et toujours foisonnant, un instantané vibrant de l’état du monde qui laisse sans voix. Pour parler de ce grand film mais également de la suite, du cinéma et des gilets jaunes, FrenchMania a rencontré Frank Beauvais lors de la première à la Berlinale.

L’affiche de “Ne Croyez surtout pas que je hurle” – Les Films du Bélier

Comment définiriez-vous le parcours qui vous a mené à faire ce film ?

Frank Beauvais : Ce sont des années de dilettantisme à aller à des endroits où j’avais du plaisir à aller sans réelle formation à la base, à part une expérience en option cinéma en première. J’ai voulu passer la Fémis mais j’ai fais une prépa et j’ai fait mon Hemingway et suis allé servir dans un resto. A Strasbourg, j’ai commencé à écrire sur le cinéma dans une revue parrainée par Labarthe, Limelight, et Arte commençait à s’implanter. J’ai travaillé en régie, un peu par hasard, assez longtemps, et au même moment, j’ai été embauché comme chargé de programmes cinéma pour Arte vers 1998-1999. Bazin m’avait embauché à Belfort en sélection avec Dominique Marchais. Tout cela sur une période de 4 ans avant que je ne claque la porte des deux au même moment. J’avais envie de faire des films. Dans une de mes sélections de Belfort, j’avais pris un film de Justin Taurand et nous nous sommes liés d’amitié, il a proposé de me produire quand j’avais une idée et on a enchaîné depuis 7 ou 8 courts métrages. J’ai développé en parallèle un projet de long de fiction qui n’a jamais abouti. J’ai failli devenir fou et je me suis rendu compte que, finalement, le rapport entre la fiction et l’industrie, le marché, me posait un sérieux problème.

Comment l’idée est née de Ne croyez surtout pas que je hurle ?

F.B : C’était sur place, j’y étais encore. C’est au moment où j’ai appris que j’allais pouvoir partir, qu’une place dans la coloc parisienne se libérait et que je devais l’attendre. Je me suis dit qu’il y avait une porte qui s’ouvrait mais je ne savais combien de temps encore j’allais tourner en rond. Pourquoi je n’essayerais pas de raconter ça ? Cet isolement et l’enfermement dans les films ? Mais je ne l’ai pas mis en forme tout de suite. J’ai commencé par lister les films et sortir les images. Arrivé à Paris, on les a nettoyées et triées avec Thomas Marchand, le monteur. Cela a bien pris 3 mois et on en est arrivé à un stade où je connaissais bien le lexique d’images que j’aurais à disposition. Et on ne pouvait pas aller plus loin s’il n’y avait pas le texte. J’ai un peu hésité entre recréer un journal a posteriori parce que je ne l’avais pas vraiment tenu, à part sur mes posts Facebook. Comme j’ai une mémoire défaillante, je me forçais à noter les films que j’aimais, à faire des captures d’écran. J’ai remonté tout ce fil, redécoupé. Je trouvais ça malhonnête de recréer un journal artificiellement jour après jour donc j’ai opté pour la forme d’une chronique rétrospective. Assez vite, je me suis dit qu’il fallait que j’intègre le décès de mon père dans l’appartement qui avait été un événement vraiment traumatique pour moi. Mais comme c’était 2 ans plus tôt, je ne savais pas trop comment faire. J’ai réussi à écrire relativement vite la continuité du récit et je repoussais tout le temps l’évocation du décès de mon père, c’était très dur à écrire. Je l’ai écrit en tout dernier et je l’ai finalement placé au tout début car ça conditionne la suite. J’ai écrit en remontant le fil de mes conversations Facebook pour avoir les repères sur ce que j’avais fait, les visites de mes amis, sur es relevés bancaires … Et, en parallèle, j’ai dressé une chronologie des événements politiques en essayant de me souvenir de ce qui m’avait marqué. C’était vraiment une année terrible même si je ne dis pas qu’on vit une très belle année en ce moment.

Quand on sort du film, on a envie de vous demander si tout va bien, si tout va mieux …

F.B : Cela a été une des plus belles choses quand j’ai été amené à défendre le film en commission au CNC. Ils étaient très bienveillants et à la fin, le président de la commission a dit « Il y a quand même quelque chose de très important que j’ai envie de dire depuis le début : est-ce que ça va mieux ? ». Cela m’a beaucoup touché. Ce que je réponds en général c’est que j’ai fait le film et que je suis en vie, toujours. Ça ne va pas mieux sur les films comme fuite, je n’en vois pas moins. Ce n’est pas grave, ce n’est pas la pire des maladies et je ne suis pas le seul. En rentrant à Paris, j’ai cru pouvoir me réinscrire dans un rapport à la salle de cinéma mais je n’y arrive pas. C’est sous la couette le mieux. Je n’y arrive pas avec le monde autour, avec les bandes annonces, avec la pub, et, surtout, pour être honnête, les extraits des films que j’ai utilisé ne sont que ceux des films que j’ai aimés, j’en ai vu beaucoup, et, quand je vais en salles, je vois des trucs qui me tombent des yeux et j’ai souvent l’impression de perdre mon temps. Je me dis à chaque fois que j’aurais eu le temps de voir beaucoup plus de choses chez moi ! Autant il y a quelques distributeurs, quelques exploitants qui font un travail de fou, et qui continuent à me laisser un peu d’espoir, autant, globalement, et même dans le circuit Art et Essai, tout est tellement formaté, une espèce de “world cinéma” insipide. J’avais pris une carte illimitée en me disant que je pillais les films des autres et qu’il fallait contribuer mais j’ai arrêté. Et cela va mieux, depuis novembre dernier, parce que je me sens moins seul. Je pensais que tout était perdu et de voir un pays se soulever comme ça, cela redonne une raison de se lever le matin, un peu de courage.

La nature du mouvement des gilets jaunes créé des interrogations, des doutes, qui j’imagine ont nourri votre réflexion …

F.B : Bien sûr, on s’interroge. Notamment avec les débordements un peu inquiétants du début, et la préoccupation principale de la taxe carbone me touchait peu : je n’ai pas de voiture et cela partait d’une revendication de consommation qui me dérangeait beaucoup. Les incidents avec les migrants dénoncés, etc … Mais, en revanche, et très très vite, la parole s’est canalisée, unifiée, les revendications qui sont remontées me semblaient quand même extrêmement justes. Je suis tout à fait solidaire de ce qui est demandé. Quand il s’agit de mettre à bas la plutocratie et les injustices, évidemment oui ! Je ne pensais plus qu’un jour je pourrais dire à nouveau que je suis fier d’être français. Là, ces derniers mois, oui. Après je ne suis pas super fier de moi parce que mon gilet jaune est dans un placard et que je ne suis pas sorti parce que j’ai peur, j’ai peur de la police. Je suis extrêmement admiratif des gens qui y vont, des femmes, des vieux, de ceux qui travaillent toute la semaine. Je me sens coupable donc je vais finir par y aller. Mais je vis quand même pas mal dans le milieu du cinéma, mes amis y travaillent, mais quand je veux y aller, j’ai personne pour y aller avec moi. La dernière manif’ que j’ai faite, c’était contre la loi Devaquet en 1987, je n’ai plus les bons réflexes, mais je veux y aller, je vais y aller ! Je passe mes samedi devant Brut, et je chiale.

Le film est, d’une certaine façon, un acte militant, il y a un discours sur le monde qui n’est pas anodin …

F.B : Oui, mais il faut mettre la main à la pâte à un moment. J’espère que le film peut faire réfléchir mais il faut sortir du théorique, de l’esthétique, il faut joindre le geste à la parole. La violence est encore bien pire que pendant les manifs contre la loi travail puisque tout un appareil juridique est mis en marche pour restreindre toujours plus la liberté de manifester. Et la façon dont en l’espace de quelques mois, des gens qui n’avaient jamais remis en question le discours des médias, commencent à comprendre qu’on leur ment depuis 15 ans. Une éducation civique s’est faite à vitesse grand V et je trouve ça vraiment enthousiasmant ! Le refus de la novlangue, de la langue de bois, c’est fort. Donc, voilà, ça va un peu mieux.

Est-ce que du coup l’envie d’écrire revient, l’envie de fiction ?

F.B : L’écriture oui. La fiction, c’est dur. J’ai beaucoup d’amis qui sont dans la fiction, il faut être solide. C’est un chemin de croix de 4 ans, il faut passer par 120 commissions qui vont lisser ton scénario. Je crois à la fiction auto-produite. J’ai envie de produire des images, mais cela ne sera pas de la fiction. Je réfléchis à un projet sur le parcours de ma mère et je pense que je vais partir là-dessus si je parviens à arracher son consentement. Ce film a été une expérience très heureuse en production car contrairement à la fiction, c’est allé extrêmement vite. A peine deux ans après la fin du récit, on avait terminé, ce qui est totalement inespéré.