Gabriel et la Montagne de Fellipe Barbosa

Le voyageur au-dessus de la mer de nuages

17 juillet 2009. Gabriel Buchmann, brésilien de 28 ans, disparait alors qu’il gravit seul le mont Mulanje au Malawi. Trois semaines plus tard, le corps sans vie de ce brillant étudiant en économie est retrouvé. Gabriel n’a jamais pu terminer son tour du monde entamé 10 mois et 28 pays plus tôt. Fellipe Barbosa, réalisateur découvert en 2014 avec Casa Grande, était un de ses camarades de lycée. Dans son second long-métrage Gabriel et la Montagne, il rend hommage à son ami défunt en retraçant les 70 jours qui ont précédé son énigmatique décès.

Guidé par les souvenirs des personnes qui ont croisé Gabriel et par une jungle d’indices retrouvés sur son appareil photo, le jeune réalisateur brésilien reconstitue avec précision ce voyage à travers l’Afrique australe. Sa caméra capture chaque lieu visité par le jeune voyageur, de sa chambre d’hôtel en Tanzanie au sommet du mont Kilimandjaro, en passant par les villages Massaï du Kenya. Et à l’écran, seulement des personnages qui ont réellement connu Gabriel. De cette authenticité se dégage une magie, une émotion décuplée. Cependant, l’intérêt et la force du film résident surtout dans la manière dont Fellipe Barbosa a su s’éloigner du documentaire didactique pour construire un vrai récit romanesque. En révélant le décès de son personnage lors de la première séquence, il distingue intelligemment la narration du simple récit d’un voyage et donne au film une allure d’enquête intime, dans laquelle le pourquoi prime sur le comment.

Gabriel et la Montagne se révèle ainsi être plus proche d’une tragédie romantique que d’un prévisible carnet de voyage. Petit à petit, le portrait de Gabriel se précise, laissant apparaitre sa complexité. Humaniste et généreux, bien qu’arrogant, il énerve autant qu’il fascine. Cette ambivalence masque une profonde amertume. Malgré le bonheur que lui apportent son périple et ses nombreuses rencontres, il n’échappe pas au vague à l’âme. Gabriel se découvre impuissant. Impuissant face à la misère économique des locaux avec qui il se lie d’amitié, il voit son idéalisme triomphant se heurter à la réalité. Incapable de se libérer de sa condition d’Homme blanc, il est traité comme la dernière chose qu’il souhaiterait être, un touriste. L’irruption de sa petite-amie au cœur du film donne lieu à des instants de joie et d’intimité envoutants et illustre le fossé qui s’est creusé entre Gabriel et celui qu’il était avant son départ. Riant de ses excentricités et de son désir d’intégration, Cristina le place face à ses contradictions. Lorsqu’elle embarque pour retourner au Brésil les larmes aux yeux, il sait que son sort est de rester là. Lorsque le pic Sapitwa (« n’y va pas » en patois local) se dresse face à lui, rien ne peut arrêter Gabriel, ni le manque d’argent, ni le manque de temps, ni les interdictions répétées par ses différents guides. Là-haut, au milieu d’une brume épaisse et mystique, sa soif insatiable de liberté et de plénitude le mènera à un funeste destin.

Hommage vibrant, Gabriel et la Montagne ne cède pas à la tentation d’une héroïsation aveugle, mais fabrique une légende. Comme dans le brillant The Lost City of Z de James Gray, la jungle est ici un lieu de perdition aussi physique que mentale, un univers qui place l’Homme face à sa propre existence. Grâce à un dispositif ambitieux, Fellipe Barbosa parvient avec sincérité à faire coexister différentes formes cinématographiques. Lors de la dernière édition de Semaine de la Critique à Cannes, il a reçu le Prix de la Révélation des mains de son compatriote Kléber Mendonça Filho. Ne reste plus qu’à espérer pour lui le même avenir que le réalisateur d’Aquarius.

Réalisé par Fellipe Barbosa, avec João Pedro Zappa, Caroline Abras, Alex Alembe … Durée : 2h11. En salles le 30 août 2017 – BRÉSIL / FRANCE