Hafsia Herzi (Tu mérites un amour) : “L’amour, c’est beau, mais ça peut aussi rendre malade à crever”

C’est sur le tournage de La Graine et le mulet que j’ai vraiment pris conscience de ce qu’était le métier de réalisateur. Je voulais faire comme Abdellatif Kechiche,  comme une enfant qui veut faire le même métier que ses parents, avec la même passion.

Hafsia Herzi

32 ans, plus d’une vingtaine de rôles au cinéma, Hafsia Herzi est un phénomène. Depuis toujours, elle écrit des histoires, elle en a plein son tiroir. En 2010, trois ans seulement après le succès de La Graine et le mulet, la comédienne réalise son premier court métrage, Le Robda, présenté au Festival de Cabourg. Bosseuse et fonceuse, Hafsia Herzi ne perd jamais son objectif de vue. En un temps record et dans une économie des plus minimalistes, elle tourne à l’été 2018 son premier long métrage baptisé Tu mérites un amour en l’honneur d’un poème de Frida Kahlo. Le film est en sélection à La Semaine de la Critique 2019 (séance spéciale). Entretien.

Comment est né ce premier film ?

Hafsia Herzi : J’avais écrit ce scénario en parallèle d’autres projets en cours de développement, il traînait dans mes archives. En juillet dernier, je me suis levée un matin prise d’un genre de pulsion incontrôlable. J’avais envie de tourner, tout de suite, sans contrainte, sans budget. Je fonctionne à l’instinct. Je n’avais rien à perdre, tout à gagner. Alors j’ai foncé. Dès les premières minutes du tournage, je savais que ce film était né sous une bonne étoile, je n’avais plus de doutes.

Comment avez-vous composé votre équipe ?

Hafsia Herzi : Je voulais m’entourer de gens que j’aime et de gens motivés, faire découvrir de nouveaux talents à tous les niveaux, à la technique comme au casting. Pour les techniciens, c’était leur première fois en tant que chefs de poste. Pour la plupart des comédiens, c’était une première expérience aussi ! J’ai réuni toute l’équipe, chef opérateur, assistante, cadreur, ingénieur du son, acteurs, en quelques jours seulement. On a tourné en trois fois cinq jours, en juillet, en août et en septembre, et composé avec les emplois du temps de chacun. Le défi avec ce film était l’humain, cette donnée nous a rendus plus forts. Elle nous a permis de tout mener de front et jusqu’au bout. Avec l’envie de faire, avec l’art, avec les autres, on peut déplacer des montagnes. On a tourné avec des petits appareils photo. C’était un choix. Je ne voulais pas de matériel encombrant, je n’aime pas les grosses caméra. On a tenté le coup comme ça. C’est un film qui nous a coûté moins de mille euros. Comme quoi, tout est possible ! On a bien rigolé sur le tournage, c’était joyeux. On a connu des moments incroyables, des imprévus qui se sont transformés en heureux accidents.

Parler d’amour était une évidence ?

Hafsia Herzi : Oui, parce que c’est un éternel tabou. L’amour, c’est beau, mais ça peut aussi rendre malade à crever. J’avais envie de raconter cette douleur atroce, ce moment où tu sens le sol se dérober sous tes pieds, où tu perds toute confiance en toi, où tu ne sais plus qui tu es. Personne n’échappe au chagrin d’amour, peu importe son âge, sa condition sociale, sa personnalité, sa nationalité. C’est universel.  Chacun réagit à sa façon. Il n’y a pas de solution miracle pour en guérir. Le chagrin d’amour peut être vu comme un deuil. Tu te sens mourir, ou tu souhaites la mort de l’autre, c’est violent et humain à la fois. Cet état-là n’est pas souvent traité au cinéma. On parle plutôt des débuts de relation ou de la rupture en elle-même, mais pas vraiment du chagrin, celui qui terrasse, celui contre lequel tu luttes pour rester en vie. Je voulais aussi parler de sexualité, de liberté, de désir et des corps.

Dès le départ vous pensiez jouer le rôle de Lila ?

Hafsia Herzi : Non ! A la base, je ne voulais pas jouer dans le film, je voulais me concentrer sur la réalisation et la direction d’acteur. J’avais joué dans mon court et je m‘étais sentie un peu frustrée. J’avais l’impression de ne pas avoir été à la hauteur, d’avoir négligé la mise en scène. Je ne voulais pas reproduire les mêmes erreurs ici. J’ai réfléchi à des actrices, je ne cherchais pas des profils connus, mais j’ai eu peur. Étant donné qu’on était dans une dynamique de temps réduite et une économie de tournage avoisinant le zéro, je me suis concrètement demandée sur qui je pouvais compter sans risquer de me faire planter ! On ne sait jamais dans la vie… Alors j’ai misé sur la sécurité et me suis convaincue que je pouvais réaliser et tenir le rôle principal.

Comment avez-vous choisi Jérémie Laheurte et Anthony Bajon, vos principaux partenaires de jeu ?

Hafsia Herzi : Jérémie est un ami. On s’est rencontrés sur le tournage de La Vie d’Adèle. Je l’aime beaucoup, c’est un travailleur. Pour ce film-ci, je savais qu’il était l’acteur idéal pour incarner Rémi. Anthony Bajon, je l’avais découvert comme beaucoup dans La Prière, et j’ai eu un coup de cœur artistique pour lui. Il a une présence incroyable, j’ai senti un truc, une sensibilité, et je me suis dit qu’il allait devenir un acteur immense, peut-être même le nouveau Depardieu ! Je l’ai rencontré au Festival de Cabourg par la suite, et on a un peu discuté, je l’ai trouvé vraiment mignon et touchant. Quand j’ai décidé de faire le film, j’ai tout de suite pensé à lui pour le rôle du serveur. Je lui ai écrit, on s’est parlé autour d’un café, et il m’a dit qu’il acceptait le rôle. Anthony aime la photo et son personnage, du coup, est devenu apprenti photographe. Je trouvait ça important ici de nourrir les personnages avec la personnalité des acteurs et actrices.

Le titre a-t-il été simple à trouver ?

Hafsia Herzi : Pas vraiment. Au début du tournage, sur le clap, il y avait un point d’interrogation à la place du titre  ! J’aime beaucoup la poésie. Je lis Frida Kahlo depuis longtemps. Je trouve son poème “Tu mérites un amour” magnifique. Parce qu’il est si vrai et si universel. Tout le monde mérite un amour ! Aujourd’hui, on est devenu moins romantique, la poésie se perd. On est à l’ère de Tinder et autres, et ces sites-là, d’une certaine manière, accélèrent notre consommation amoureuse, on passe d’un rendez-vous à l’autre, c’est un manège qui nous fait parfois oublier l’essentiel.

Propos recueillis par Ava Cahen.

Tu mérites un amour, réalisé par Hafsia Herzi. FRANCE – En salles le 11 septembre 2019.