Entretien avec Robin Campillo, réalisateur de 120 battements par minute

Je crois que j’ai un peu rêvé ce film !

Après Les Revenants et Eastern Boys, 120 battements par minute, troisième film de Robin Campillo est un événement parce que le film sublime son sujet, parce qu’il émeut avec justesse, parce qu’il a fait battre tous les cœurs depuis Cannes. Rencontre avec un réalisateur, devenu en 3 films, majeur.

Quand vous êtes-vous dit qu’il fallait faire un film sur vos années Act Up ?

Je suis rentré à Act Up-Paris en 1992, l’épidémie du sida avait déjà commencé. J’avais un souci, je n’arrivais plus à me projeter dans les films. J’avais pourtant fait l’IDHEC au début des années 1980. Le sida avait bousculé ma vie et, à Act Up, l’effervescence du groupe m’a redonné l’envie de faire un film sur le début de l’épidémie. Je n’ai pas vraiment trouvé, pas su quoi faire exactement, j’ai écrit des choses mais ça paraissait un peu factice. Et donc, vingt ans après, je me suis dit que c’était peut-être de ce groupe-là dont il fallait parler, la tâche était assez immense, c’est un groupe riche avec une vie intense, des complexités. J’ai mis du temps à me dire qu’il fallait que je le fasse vraiment, je reculais pour mieux sauter. À un moment, mes producteurs m’ont rattrapé au vol en me disant qu’il fallait que je fasse mon film maintenant, pas dans dix ans, ça serait trop tard. C’est vrai que pour la mémoire de ce moment-là, il ne fallait pas attendre davantage. Et donc je me suis lancé.

Comment écrit-on une fiction à partir de quelque chose de réel avec des éléments aussi forts que ceux vécus à l’époque ?

Je crois que j’ai un peu rêvé ce film. Je savais que certaines problématiques m’intéressaient. Je suis parti entièrement de mes souvenirs et ils étaient très précis. C’était une période très dure, 1992, 1993, 1994, c’est vraiment le sommet de l’épidémie. En même temps, je n’étais pas nostalgique de ça mais de ce qui se passait entre les gens, de leur force, de l’électricité positive ou négative entre les gens dans les débats.

C’est un des sujets du film, la complexité des rapports entre les gens …

Un peu. Ce sont des constellations avec des lumières qui arrivent d’une planète vers une autre, ce sont des connexions presque électriques, je ne saurais pas comment le dire. Je suis parti de mes souvenirs, de nos actions réussies, de celles qui foiraient, de la mauvaise foi des gens dans les débats, des réunions interminables, c’était drôle. Pour un film militant, c’est étrange, il a un côté presque proustien, d’ouvrir la boîte à souvenirs et de poser un regard sur ce qu’on avait vécu. Après avoir composé, écrit des personnages et avoir imaginé comment la fiction allait tourner, je suis retourné voir des archives. En revanche, sur le plan médical, je n’ai pas tenu à voir de médecin, j’étais dans un moment « très Act Up », ce n’était pas grave si je disais des bêtises. Me pencher sur les archives a été un moment particulièrement fort, je revoyais des gens parler, des gens qui sont morts maintenant comme Cleews Vellay, le président de l’association de 92 à 94. Après j’ai travaillé le scénario de manière très intense. C’était extrêmement triste à faire. Je n’avais jamais ressenti ça, je suis assez froid, je n’ai pas l’émotion facile et là c’était quand même un peu compliqué.

Vos personnages sont construits par petites touches, inspirés de figures qui ont existé. Comment parvient-on à cet assemblage délicat ?

Je n’étais pas une personnalité d’Act Up comme ceux qui occupaient l’estrade mais il y a des choses de moi qui ressortent chez Thibault, le président. C’était presque inconscient, par mimétisme pur. Quand je dirigeais Antoine Reinartz avec des conseils sur les dialogues, c’était proche de moi à l’époque. Entre nous, on avait forgé une manière de parler, une rhétorique un peu codifiée. Il y avait aussi et surtout une injustice très forte entre ceux qui étaient séropos et ceux qui restaient séronégatifs, c’était le résultat de la loterie extrêmement brutale des années 1980. Les réactions étaient différentes aussi à l’annonce de la maladie, certains arrivaient plus ou moins bien à l’accepter, la maladie avançait vraiment avec, selon les cas, des VIH plus ou moins forts. On peut considérer à un moment que c’est un truc autour des radicaux, avec des lobbyistes mais c’est aussi une forme d’héroïsme à mesure que la maladie avance. Par exemple, j’ai l’impression que plus la maladie de Sean avance, plus il a envie de s’intéresser aux autres. Sa propre expérience, son propre parcours l’effraient vraiment donc il développe une certaine générosité, et ça m’intéressait aussi de montrer ça à travers un personnage.

Ce qui est particulièrement fort dans le film, c’est l’illustration-même de l’intime comme arme politique qui est un des fondements d’Act Up.

C’est ce qu’on disait : « On fait de la politique à la première personne ». Ce que j’adorais, c’était que dans les débats, chacun parlait aussi de sa propre maladie. Elle devient très publique, avec les bombes de faux sang aussi. J’étais fasciné par ça, il y a une jubilation, une drôlerie, un humour extrêmement fort. L’autodérision était incroyable. Les gens se moquaient d’eux-mêmes, de leurs propres slogans… Ça pouvait vriller à n’importe quel moment pour quelque chose de beaucoup plus brutal et la maladie revenait. En rentrant à Act Up, je me suis aussi dit que la maladie n’était pas forcément visible. Les gens n’étaient pas tous très marqués à l’époque, quand ils l’étaient, c’est que la maladie avançait très fort.

 Est-ce que le vrai hommage du film à tous les actupiens, c’est cette scène de Seine teintée de rouge, un des défis que l’association n’a jamais réussi à réaliser ?

C’est vrai qu’on m’a dit : « Pourquoi tu mets pas la capote sur l’obélisque ? ». Mais ça a été fait ! C’était l’occasion de montrer ce qu’on imaginait et que l’on n’a pas pu faire. Puis j’utilisais aussi la métaphore du fleuve pour parler du film, ça avance, c’est comme une masse. Il y a une idée très forte du mouvement. C’est tout naturellement que j’en suis venue à cette idée de Seine ensanglantée. C’était l’occasion ou jamais de réaliser une action qu’on a pas pu faire.

Revenons-en aux acteurs, comment s’est passée la rencontre avec Nahuel Pérez Biscayart ?

Ça s’est passé assez vite pour le casting en général. J’adore travailler avec des acteurs étrangers, je n’aime pas que le casting soit franco-français et je l’avais vu dans un ou deux films, il jouait une sorte d’acteur baroque. J’avais envie que par sa colère, on sente son angoisse de la maladie, sa peur. Il y avait dans nos actions aussi de la théâtralité mais la vraie colère arrivait après. Je voulais en face de lui un acteur beaucoup plus rentré, plus sobre, beaucoup plus naïf. Et donc, c’était Arnaud (Arnaud Valois qui interprète Nathan, ndlr). J’avais un peu un problème avec son physique, je le trouvais trop beau mais les essais étaient très bons, il a une régularité dans son jeu assez impressionnante. Il est au premier degré. On le voit dans le film, quand il tombe amoureux de Sean, qui est presque grossier. Il y a peu d’acteurs qui savent faire un truc aussi fort. Il ne sort jamais de la scène. Il y avait aussi Antoine Reinartz qui joue Thibault. Lui a un réel savoir-faire militant. Toutes les phrases invraisemblables que je lui demandais de dire, il y arrivait très bien, et il a aussi un jeu un peu imprévisible. Je trouvais ça fascinant. Il est en roue libre, il est en jubilation, presque enfant, maladroit. Et la seule actrice connue, c’est Adèle Haenel. Ce qu’il y a de génial, c’est que pour elle c’est plus simple de se fondre dans un groupe que d’être mise en avant. Donc c’était un vrai bonheur. Elle n’a aucun trac, elle se jette dans les scènes, c’était très agréable de travailler avec elle.

“Je pense que le film était attendu parce qu’on a encore besoin de ce militantisme”.

Comment vivez-vous les réactions très fortes par rapport à un film aussi personnel ?

Je suis assez mal à l’aise avec l’exposition. C’est compliqué, je n’arrive pas à lire les critiques, même quand elles sont bonnes, ça m’angoisse. Je me cache derrière l’idée plus rassurante que c’est super pour les acteurs, pour les techniciens et aussi pour financer mon prochain film. C’est plus rationnel. Ce qui est étonnant, c’est que ce film était hyper attendu alors que les autres sont passés un peu inaperçus. J’avais un peu peur, puis je me suis aperçu de quelque chose qui m’a rassuré, c’est que les gens n’avaient pas envie d’un film de moi mais vraiment d’un film sur Act Up. C’est-à-dire que le sujet éveille en eux l’envie de retrouver un moment politique qui avait été déterminant dans leur histoire personnelle. Il y a aussi des gens qui viennent me voir, même des gens connus de la profession, et qui m’annoncent que leur père est mort du sida ou que leur mari est mort du sida… On sait très bien que le monde du spectacle a été extrêmement touché par cette maladie. Je pense que le film était attendu parce qu’on a encore besoin de ce militantisme.

Pensez-vous qu’avec ce film Act Up-Paris est rentré dans l’Histoire ?

J’espère en tout cas ! Didier Lestrade (un des fondateurs de Act Up-Paris, ndlr) était obsédé par les archives, Cleews aussi. On a besoin de la mémoire de cette époque. Pas seulement en tant que gays. Et n’oublions pas ces filles lesbiennes, très jeunes qui nous avaient rejoint. On se demandait comment elles avaient atterri là. C’était souvent elles qui s’occupaient des actions, qui organisaient tout. Le sida touchait les gens personnellement, dans leur coin dans les années 80 mais quand on s’y est mis ensemble, on a créé quelque part la communauté LGBT qui n’existait pas en France à l’époque. Lestrade parlait à la télé de « communauté sida » en parlant des malades, de leurs proches, leurs médecins… Chez moi, ça a fait tilt parce que c’était un mot interdit en France. La communauté LGBT, ce sont des questions qui restent en France assez compliquées. On a envie de dire aux gens : « C’est quand même pas très grave. » Le communautarisme, notamment via Act Up, a montré que des gens pouvaient se retrouver et ensemble fonder un discours, ouvert aux autres. Ça permettait des débats, on avait besoin de discuter entre nous avant de discuter avec l’extérieur.

Dernière question, le choix de la chanson de Bronski Beat s’est-il imposé tout de suite ?

Jimmy Somerville n’est pas pour rien dans la création d’Act Up parce qu’il avait, je crois, filé de l’argent à l’association à l’époque, il avait aussi fait un concert au Cirque d’Hiver. J’avais pensé d’ailleurs à recréer ce concert pour le film. J’ai dans un premier temps, contacté Jimmy Somerville pour qu’il vienne chanter, je voulais le faire venir dans le film sans le rajeunir, c’était assumer un anachronisme. On a pu avoir accès aux bandes originales et donc faire remixer façon « années 90 » ce morceau « Smalltown Boy » par Arnaud Rebotini qui a fait la musique du film. Cette chanson qui était là au début de l’épidémie revenait en 92 comme un hymne. C’était impossible de passer à côté de cette chanson-là. D’un seul coup, je me suis aperçu qu’émotionnellement, ça produisait un truc dans le film presque de double détente, parce que c’est 1982 (date de création de la chanson, ndlr) et en même temps 1995. Il y a un truc que j’adore dans le film, c’est que je me suis permis des choses comme ça. Comme à la fin, quand Thibault dit : « On n’a jamais reculé devant un style pompier chez Act Up ». C’est un peu mon horizon esthétique. Je me suis permis des trucs, des plans vu du ciel, de la Seine ensanglantée… Puis le camion, les pom-pom girls, c’était un vrai plaisir à reconstituer !

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira (en mai 2017 à Cannes)